Déguster un onctueux rocamadour pendant que le coucher de soleil teinte d’or les majestueux murs de pierre du Château de Castelnau-Bretenoux : peut-on imaginer cadre plus idyllique pour le dîner proposé aux festivaliers sur les remparts de la forteresse, avant la représentation de Fidelio en plein air dans la cour de l’édifice ? Et pourtant, à mesure que le soleil disparait c’est la couleur de sang séché de l’enceinte qui prend le dessus… Pas de doute, nous sommes bien chez Don Pizarro, le méchant gouverneur de l’opéra de Beethoven.

Porté par le Théâtre impérial de Compiègne, l’Opéra de Rennes, l’Atelier Lyrique de Tourcoing et ScénOgraph – la scène conventionnée d’intérêt national qui organise le Festival de Saint-Céré –, ce projet est original à plus d’un titre. Pas de chœur, une partition transcrite pour ensemble à vents et contrebasse, des dialogues parlés en français, un dispositif scénique modulable : ce Fidelio de chambre a vocation à diffuser l'œuvre partout, en particulier dans des endroits qui ne disposent pas de maisons d’opéra.

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<i>Fidelio</i> au Festival de Saint-Céré (photo de la répétition générale à Compiègne) &copy; Éric Rouchaud
Fidelio au Festival de Saint-Céré (photo de la répétition générale à Compiègne)
© Éric Rouchaud

Sur une scène recouverte de sable se dresse un décor géométrique dont les volumes anguleux dessinent autant de cellules. Partie prenante de la représentation, les instrumentistes, dont les vêtements sobres sont caractérisés par un motif de grille de prison, occupent celles côté cour. Toute la mise en scène de Pauline Laidet est irriguée par cette simplicité tournée vers l’essentiel, au service de l’intrigue sans y greffer un concept extérieur. La justice, l’amour, la liberté : l’opéra en est déjà bien chargé.

La mécanique fluide de la production est habile. Elle est idéale pour le spectateur qui découvre l’œuvre : ainsi Leonore opère son travestissement en Fidelio pendant l’ouverture, revêtant sous les yeux du public l’habit bleu gendarme du personnel de la prison afin d'aller délivrer son époux Florestan. Le piège du statisme pendant les airs est ensuite évité, mais la mise en scène n'en fait jamais trop : Marzelline rêve de son amour pour Fidelio en improvisant un duo avec une chemise, il pleut de l’or sur Rocco quand il vante les mérites de l’épargne et Don Pizarro déchire la lettre l’avertissant de l’arrivée du ministre avec autant de rage que de minutie. Dommage en revanche que le monologue de Florestan voie le prisonnier se balader dans la prison alors qu'il est en théorie plus mort que vif : un unique air sans mouvement aurait apporté un contraste fort.

Établie à partir de la transcription de Sedlak pour le même effectif en 1815, la réduction musicale est l’œuvre de Gabriel Pidoux, qui mène depuis son hautbois son ensemble Le Chapitre. Passer d’un orchestre à un nonette prive fatalement de substance quelques moments de la partition, a fortiori dans une acoustique de plein air : les accords liminaires perdent leur éclat, tandis que les entrées de Pizarro et Fernando n’ont pas la pompe de leurs personnages.

Cependant l’oreille s’habitue rapidement et apprécie l’arrangement qui conserve la polyphonie et la densité de l’écriture beethovénienne, tout en permettant aux chanteurs d'oser quelques nuances piano qui restent parfaitement audibles. Quant aux ruptures de rythmes, aux atmosphères feutrées travaillées, les musiciens, qui jouent sur instruments d’époque, les honorent grâce à une cohésion et une homogénéité sonores remarquables. On apprécie également l'ajout habile de l’« Adagio » du Trio pour deux hautbois et basson op. 87 de Beethoven entre les deux actes, sur lequel Marzelline silencieuse rêve à son futur mariage au clair de lune.

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<i>Fidelio</i> au Festival de Saint-Céré (photo de la répétition générale à Compiègne) &copy; Éric Rouchaud
Fidelio au Festival de Saint-Céré (photo de la répétition générale à Compiègne)
© Éric Rouchaud

La distribution est constituée de jeunes chanteurs qui se distinguent davantage par leurs promesses vocales que par leur jeu de scène parfois légèrement forcé. Margaux Poguet incarne une Leonore agile, au vibrato constant sur l’ensemble de la tessiture, contrastant avec l’émission plus pure et lumineuse de sa fiancée d’un soir, la Marzelline de Marie Lombard. Son mari de toujours, Florestan, trouve en Thomas Bettinger un interprète engagé vocalement, dès son « Gott » halluciné qui ouvre le deuxième acte.

Le geôlier Rocco de Jean-Vincent Blot séduit par les nuances piano qu’il tire d’un organe aux résonances généreuses. Yoann Le Lan fait forte impression dans le rôle de son assistant Jacopo : sa musicalité séduit autant que sa puissance. Maître des lieux, le Don Pizarro de Christian Hemler a l’attitude fielleuse du rôle mais manque parfois légèrement de volume pour être proprement terrifiant. Romain Dayez enfin émeut moins en Don Fernando (très protocolaire) qu'en prisonnier désespéré de liberté – il interprète seul le célèbre « chœur des prisonniers », accompagné numériquement par les musiciens sortis de leurs cellules.

Cette production est appelée à voyager partout en France pour célébrer le bicentenaire de la mort de Beethoven en 2027. Il sera intéressant de constater son adaptabilité dans les différents lieux qui l’accueilleront : trouvera-t-elle un décor naturel plus approprié encore que le donjon du Château de Castelnau-Bretenoux ?


Le voyage de Pierre a été pris en charge par le Festival de Saint-Céré.

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