Le soliste russe Alexei Ogrintchouk a subjugué de son hautbois haut en couleurs les œuvres de Frank Martin et Marcello au Bâtiment des Forces Motrices de Genève, accompagné de l’Orchestre de Chambre de Genève dynamisé par le chef Ed Spanjaard. 

Alexei Ogrintchouk © Marco Borggreve
Alexei Ogrintchouk
© Marco Borggreve
La Symphonie en mi majeur de Carl Philipp Emmanuel Bach est un trésor de vivacité dans son ouverture, pour suivre sur un Larghetto assez intérieur et un Presto tout de balancements ornés de cors en chasse. L’Orchestre de Chambre de Genève, sous la baguette d’Ed Spanjaard, en offre une vision dynamique, mais peut-être un brin trop sage. Malgré des violoncelles un peu mornes, qu’on eut espéré plus moteurs, quelques traits peu homogènes du côté des violons, cette ouverture fut une belle mise en bouche.  

Quelle belle rencontre que celle entre Frank Martin et le flamenco : comme allant de soi, le rapprochement d’une musique faite de ruptures rythmiques et d’un certain aplomb, Teresa Martin, fille du célèbre compositeur, l’a intégré dans une belle chorégraphie. Ecrin parfait à la musique de son père, cette danse endiablée sera menée tambour battant par le hautboïste virtuose Alexei Ogrintchouk, accompagné de Geneviève Chevallier à la harpe et un quintette à cordes inspirés.

Natalia Ferrandiz et Bruno Argenta intègrent à merveille cet esprit impétueux de l’âme flamenca et donnent une chaleur à la musique de Frank Martin qui n’en déborde pas. Les danseurs permettent d’oublier quelques mollesses du côté des cordes, et offrent un écrin à la star de la soirée : le hautbois moiré d’Alexei Ogrintchouk. Toute cette troupe a pris le taureau par les cornes et a permis que la sauce prenne : assurément épicée !

Le son plein et les graves charnus, tout semble invité dans la technique d’Alexei Ogrintchouk afin de révéler expressivité et âme. Le son ici n’est ni éthéré ni ténu ; le timbre est charnu, le vibrato expressif mais sans exagération et le medium d’une palette de couleurs magnifiques. Sans esbroufe, le soliste se fait chambriste et joue avec le groupe, le contact visuel permanent, il sollicite et obtient.

Son concerto de Marcello en ré mineur ondulant et suave dans le premier mouvement, a souligné l’aisance stylistique du soliste : phrasés impeccables, les effets de dynamiques sont bien amenés. L’Adagio crépusculaire aura offert un écrin stratosphérique aux aigus d’un hautbois émouvant aux larmes. Le vibrato, dosé à merveille, aura apporté l’âme nécessaire, faisant apprécier le boisé des plongées dans le grave. Le Presto conclusif aura permis d’entendre une leçon d’ornementation et de musicalité salués par une salve d’applaudissements mérités.

La Symphonie 101, dite l’Horloge, s’ouvre sur des aplats de cordes qui font penser, dans une dimension plus modeste, à l’atmosphère d’ouverture de « La Création ». Malheureusement il y règne une certaine froideur, relayée par des cordes bien pâles et des vents ténus. Le Presto viendra vite réveiller l’audience avec l’esprit vif du meilleur Haydn, ainsi que l’andante dont le balancement caractéristique offre son lot de facétie révérencieuse. 

Le menuetto bien balancé déploiera ses plaisirs dans le style Grand Siècle : entremêlés de beaux soli de la flûte d’Eliane Williner, très musicale, l’orchestre répond avec une certaine ampleur aux incises des vents, ponctué des timbales délicates de Florian Feyer.

Le finale vivace conclura en légèreté, les cordes de l’Orchestre de Chambre prenant visiblement un plaisir certain dans le dédale de leurs arabesques dessinées par un Ed Spanjaard qui aura insufflé à la soirée une énergie constante, inspirant aux musiciens des dynamiques sensibles, mais n’échappant pas à une certaine monotonie monolithique dans le Haydn.

Alors on ne peut que constater que sans le moteur d’un soliste stratosphérique et de danseurs inspirants, le soufflé est un peu redescendu ; subsiste le sentiment que l’Orchestre de Chambre de Genève est néanmoins sur une pente ascendante prometteuse et réjouissante.

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