L’Orfeo de Monteverdi est bien connu : créé en 1607, il est considéré comme le tout premier  véritable opéra, l’œuvre fondatrice du genre. En revanche, l’Orfeo de Rossi est quasiment tombé dans l’oubli. Pourtant, quelque quarante ans après l’ouvrage de Monteverdi, ce nouvel Orfeo marque également un événement essentiel dans l’histoire : il s’agit du premier opéra représenté en France. Les 19 et 20 février 2016, l’Opéra Royal de Versailles accueillait la recréation scénique française de cet Orfeo de Rossi, sous la baguette de Raphaël Pichon. Un chef-d’œuvre qu’on prend beaucoup de plaisir à découvrir, surtout lorsqu’il est servi par une distribution aussi remarquable !

<i>Orfeo</i> de Luiggi Rossi, mise en scène de Jetske Mijnssen © Opéra National de Lorraine
Orfeo de Luiggi Rossi, mise en scène de Jetske Mijnssen
© Opéra National de Lorraine

Le mythe d’Orphée et Eurydice a inspiré de nombreux artistes dans toutes les disciplines. Le librettiste de Luigi Rossi, Francesco Buti, place au centre de l’intrigue un personnage ennemi du couple qui sera responsable de leur malheur : Aristée (en italien Aristeo), amoureux d’Eurydice mais sans cesse rejeté par elle, involontairement acteur de sa mort – c’est lui qui place le serpent sous ses pas, dans l’espoir qu’elle cèdera à ses avances lorsqu’il lui viendra en aide avec l’antidote salvateur. Eurydice refuse l’antidote, parce qu’elle est fidèle à Orphée jusqu’au bout, et ne supporte pas la déclaration d’amour d’un autre, qui la salit dans sa pureté. Aristée finit par se suicider après être tombé dans la folie ; mais le rôle qu’il joue dans la séparation de deux amants si heureux ensemble empêche toute compassion à son égard, et suscite à peine une once de pitié devant sa souffrance personnelle pourtant immense.

La tragi-comédie de Rossi, que le public parisien découvre avec émerveillement le 2 mars 1647 au Palais-Royal, déploie une musique d’une richesse époustouflante : interprétée en commun par les 24 Violons du Roy et des musiciens italiens pour compléter l’orchestre, la pièce recèle d’innombrables délicatesses sur le plan instrumental et harmonique (avec la présence de dissonances absolument exquises). Les voix sont traitées dans un style évoquant parfois la polyphonie de la Renaissance, souvent très proche de Monteverdi, mais aussi par moments déjà plus baroque, presque haendélien dans certains airs de lamentation. Qualité rare, les récitatifs présentent une vivacité et une diversité d’inspiration très plaisantes, et le traitement des chœurs lui aussi témoigne d’un travail extraordinaire sur les sonorités.

Cette superbe partition est restituée dans la moindre de ses nuances par l'Ensemble Pygmalion, attentif à tous les détails que souligne Raphaël Pichon ; le Chœur Pygmalion est encore plus impressionnant, sculptant des harmonies sonores ductiles et lumineuses, dégageant sans cesse une émotion bouleversante à partir d’une technique impeccable. En France, de nos jours, il s’agit dans nul doute du chœur le plus talentueux qui existe.

Le rôle d’Orphée, chanté initialement par un castrat, est interprété par Judith van Wanroij, qui incarne son personnage avec une intensité farouche du début à la fin, et brille notamment par ses implorations aux accents déchirants. Une incarnation vraiment éblouissante ! A ses côtés, Francesca Aspromonte est Eurydice ; on avait déjà apprécié les charmes du timbre soyeux de la soprano italienne dans l’Orfeo de Monteverdi donné il y a quelques mois par Sir John Eliot Gardiner. Si elle est très convaincante en amante fidèle au point d’en mourir, Giuseppina Bridelli est vraiment fascinante en Aristée, et parvient à exprimer dans son jeu scénique la dualité qui caractérise cet homme transi d’amour, d’un côté dévoué et touchant, de l’autre aveuglé par sa passion et destructeur. Les rôles secondaires ne sont pas moins excellents : entre autres, Giulia Semenzato (Vénus / Proserpine), Luigi De Donato (Pluton), Ray Chenez en rôle travesti (la nourrice / l’Amour). On peut féliciter en particulier les performances de Dominique Visse en « vieille femme » et Marc Mauillon en Momus, tous deux très charismatiques et très drôles.

La mise en scène de Jetske Mijnssen a le mérite d’offrir un cadre adéquat à l’action de l’opéra sans obnubiler l’attention du spectateur. Elle marque bien les deux grandes parties du drame, la première au caractère joyeux et festif, la seconde envahie par la tristesse, le désespoir et la mort. Les panneaux de bois présents en fond de scène au début sont ainsi recouverts par de grands draps noirs symbolisant les enfers après la mort d’Eurydice. Les costumes, dans les tons blancs et noirs, sont élégants et sobres, à l’exception de quelques-uns pour signaler des personnalités, le sweat à capuche d’Aristée le comploteur, le jean à bretelles de Momus le farceur, ou le défilé à la fois beau et effrayant des têtes d’animaux arborées par les dieux aux enfers.

En résumé, une coproduction vraiment réussie, qui nous donne accès à un opéra des plus magnifiques et des plus émouvants.