Certains spectacles permettent soudainement de prendre du recul sur les modes esthétiques et dramatiques d’une époque. La nouvelle production d’Orlando donnée à l’Opéra de Lausanne jusqu'au 24 mars prochain est de cet acabit-là. Mariame Clément y tente avec pugnacité une mise en scène naturaliste et psychologique de l’œuvre de Haendel, écrite d’après une intrigue pastorale de l’Arioste. Par tous les moyens, et d’abord scénographiques – vie d’un bistrot de quartier, devant un guichet d’aéroport, sous un lampadaire de rue –, elle cherche la vraisemblance dans ces histoires oniriques de pâtres et d’amours contrariés.

<i>Orlando</i> à l'Opéra de Lausanne &copy; Carole Parodi – OPL
Orlando à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi – OPL

Cela passe par une direction d’acteur très précise, à grand renfort d’intentions de jeu psychologiques, apposées à tout instant sur chaque nœud dramaturgique. Malheureusement, force est de constater que cela se fait le plus souvent au forceps. C’est la projection de textes, qui viennent grossir la fiction originelle : la rencontre d’un homme et d’une femme dans un métro, la lettre d’un médecin psychiatre… Ce sont surtout de nombreuses pantomimes de situations qui tentent de donner un crédit de réalisme aux longues arias chantées, alors même que cette forme musicale ne laisse pas, par nature, la place à des réactions verbales des autres personnages. Le chausse-pied pour faire entrer une forme dans une autre est dès lors indispensable ! L’effort déployé pour rendre ces intrigues pastorales contemporaines apparait davantage que le véritable naturel de ces scènes. Et l’on regrette que la métaphore de l’imposant casque sur scène ne soit pas plus déployée pour illustrer les sentiments qui semblent sourdre sous l’armure.

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En contrepoint, de rares et bienvenues apparitions anachroniques (monstres, clairières, chevaliers et princesses) permettent de jouer l’obsession moyenâgeuse d’un Orlando dément, saisi de visions et de valeurs chevaleresques ou cauchemardesques. Mais revient toujours cette direction d’acteur en quête d’une esthétique réaliste, et qui frotte maladroitement avec le ton originel de l’œuvre. Et s'il est agréable de voir des chanteurs dirigés, actifs dans des situations proches de notre contemporanéité, cette direction simili-réaliste n'aboutit qu'à des codes trop sommaires, proches du cliché voire du poncif – comme le traitement de la folie d’Orlando dans un univers psychiatrique sous camisole de force.

<i>Orlando</i> à l'Opéra de Lausanne &copy; Carole Parodi – OPL
Orlando à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi – OPL

Le jugement est peut-être trop sévère pour un spectacle globalement efficace. Mais la surenchère de ces marqueurs de quotidienneté y apparait comme autant de boursouflures d’une quête vaine du réel. Serait-ce là le témoignage d’une tendance de l’époque propice à l’identification ou à l’incarnation naturaliste, plus qu’à la distanciation symboliste ou formelle ?

Ce n’est pas la direction de Christopher Moulds, à la tête de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, qui permet de tordre ce réel, n’offrant que peu de variation de tempo, de couleur, pendant presque toute l’œuvre. Le continuo, quasiment réduit à un clavecin omniprésent, y est répétitif ; les récitatifs, pauvres, n’avancent pas ; les pupitres de cordes sont souvent assénés ou acides, peu italiens ou chantants. Il manque la folie baroque à cette interprétation.

<i>Orlando</i> à l'Opéra de Lausanne &copy; Carole Parodi – OPL
Orlando à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi – OPL

Insubmersible, rigide mais vif, l’ensemble chambriste avance indépendamment de toutes les impulsions initiées par le plateau vocal, entretenant les décalages. Là réside pourtant la grande richesse de la soirée. Tant de souffle, de nuance et de contraste, convoqués par la soprano Ana Vieira Leite en Dorinda dans son air « Quando spieghi i tuoi tormenti », devraient être suivis par l’orchestre. Serveuse de café éconduite en amour, veste en cuir, coupe au bol, façon Betty dans Un air de famille, elle tire véritablement son épingle de ce jeu naturaliste, forte et grandie, n'étant pas dupe du jeu amoureux d’Angelica et Medoro. Leur trio « Consolati o bella » est une joute oratoire de haut vol. Marie Lys s’y affirme là et ailleurs grâce à un vibrato encore plus serré et tonique dans l’aigu, toujours haute et percutante, et Paul Figuier avec son contre-ténor tout à fait altier. Paul-Antoine Bénos-Djian prête à Orlando un timbre ambré et un souffle épique qui tient toute l’œuvre et confirme l’excellence de ce plateau vocal qui trace une ligne claire et incisive, bienvenue dans cette soirée baroque à plus d'un titre.    

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