Nombreux et plus qu’enthousiaste, le public venu au Théâtre des Champs-Élysées assister au récital du grand contre-ténor du moment semblait déjà acquis à sa cause. Réclamés par un parterre debout, deux des quatre bis (tous par ailleurs parfaitement exécutés) récolteront des applaudissements et des éclats de joie à peine les premières mesures entonnées. Il s’agira tout d'abord du charmant « Music for a while » extrait de l’Oedipus de Purcell, devenu un des tubes du jeune chanteur, et précédé de l’unique figure de hip-hop dont il nous gratifiera durant tout le récital. Si les pas de danse auxquels Jakub Józef Orliński a pu nous habituer brillent ici par leur absence, et si son jeu pourra sembler moins physique que sur certaines représentations, le jeune chanteur n’a rien sacrifié de son goût du théâtral et du lyrique.

Jakub Józef Orliński et Michał Biel
© Barbara Aumueller

Ce goût du lyrique ne l’empêche pas de faire preuve de justesse dans l’émotion : en témoigne un autre bis très bien accueilli, extrait d’Il Giusto de Vivaldi qui, entonné il y a cinq ans lors du festival d’Aix avec une décontraction déconcertante, l’avait fait connaître de tous. Son « Vedrò con mio diletto » a conservé le savant alliage de mélancolie et d’outrance adolescente qui lui vont décidément à merveille.

Il faut dire, par ailleurs, que le répertoire italien ne semble avoir aucun secret pour Orliński : l’oratorio très monteverdien de Johann Joseph Fux dont il interprétait en début de soirée l’air du pécheur repenti, « Non t’amo per il ciel », trouve dans son timbre chaud et son phrasé agile un écrin assez incomparable. Sensible, mesurée mais néanmoins ardente, cette très belle ouverture du récital laisse le parterre coi d’admiration.

On ne se lasse pas non plus de son Air du Génie du Froid : cette « Cold Song » qui consacra jadis Klaus Nomi retrouve, dans la voix moins rugueuse mais tout aussi expressive d’Orliński, ce doux mélange de toc et de sincérité empruntant autant au romantisme qu’au baroque. Dans ce « death » accentué puis amenuisé, qui traîne en longueur juste ce qu’il faut de trop. Ou encore dans l’enchaînement de notes nettement détachées puis plus resserrées sur une même phrase, d’un bizarre somme toute très baroquisant. En cela, le piano de son complice de toujours Michał Biel se révèle plus qu’à propos : ce sont les relectures intemporelles d’un Gould, à l’os, teintées d’une émotivité insaisissable, que l’on croit entendre dans l’entremêlement des voix et la finesse des traits, au diapason d’un chant qui ne craint jamais la démesure.

Pourtant, y compris lorsque le contre-ténor déploie les possibles nombreux de son instrument décidément inattaquable, et lorsqu’il mise sur une outrance qui, chez d’autres, pourra relever du mauvais goût, Orliński demeure d’une élégance à toute épreuve. Son sourire omniprésent, ses facéties bon enfant – ce « Ai-je bien entendu ? Vous réclamez plus de musique polonaise ? » lancé entre deux bis – n’entament en rien la gravité des pages exécutées.

Car une bonne moitié du programme consistait à faire découvrir des pages méconnues du répertoire polonais, auquel le duo a consacré un enregistrement cette année. Les Adieux (Pożegnania) d’Henryk Czyż, composés en 1948, conservent quelque chose du feu schumannien dans leur développement au piano. En lieu et place du baryton-basse attendu, Orliński ne démérite cependant pas : loin de toute démonstration, volume et vibrato à l’appui, il mise sur une épure qui contrebalance l’épaisseur des lignes. Plus intéressant encore, Mieczysław Karłowicz convoque une imagerie fin de siècle d’une noirceur de jais, mâtinée d’un onirisme certain. Stanisław Moniuszko nous fera quant à lui remonter une cinquantaine d’années auparavant, et sur les terres de l’opéra : son Recueil de chansons domestiques (Śpiewnik domowy) est d’une simplicité et d’une beauté de facture désarmantes, que le contre-ténor empoigne sans pour autant les dénaturer. La décontraction ne va jamais de pair, chez Orliński, avec un désinvestissement quelconque. Sa grâce solaire, loin de tout scolaire, est peut-être son plus grand atout.

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