Vendredi 8 janvier 2016, deux programmes très différents étaient en concurrence à la Philharmonie : dans la nouvelle salle, un « concert pour la paix » Mendelssohn/Beethoven/Schumann proposé par Lionel Bringuier et l’Alma Chamber Orchestra, avec Martha Argerich au piano. A la Cité de la musique ou Philharmonie 2, il s’agissait d’une soirée intitulée « Maintenant et demain », consacrée au compositeur Pierre Henry. Cet homme, dont le nom est bien connu, n’a pas pourtant souvent l’opportunité de présenter ses œuvres en concert. Et pour cause : son langage est fortement éloigné de la musique classique telle que nous la concevons, et manifeste même une troublante originalité dans l’univers pourtant plus éclectique de la musique dite contemporaine. Dans le cadre de la thématique « Remix » proposée ce week-end-là par la Philharmonie, Pierre Henry a présenté une création typiquement (et purement) bruitiste, Continuo ou vision d’un futur, puis a repris sa fameuse Messe pour le temps présent (1967) en la prolongeant par un Grand remix (création), une œuvre intelligemment actualisée qui était accompagnée d’une chorégraphie hybride, en partie originale (Maurice Béjart), en partie inédite (Hervé Robbe). Une expérience forte, résolument moderne et anticonformiste.

Pierre Henry © Jean-Christophe Windland
Pierre Henry
© Jean-Christophe Windland

Faire le choix de se rendre à une soirée orientée « musique concrète » suppose une certaine ouverture d’esprit. Il s’agit d’un type de création sonore très particulier, qu’on peut qualifier sans scrupules d’expérimental, et qui se fonde sur l’emploi des sons de notre monde en tant que source organique de la musique au sens large. Ainsi, pas de notes de musique dans le langage de Pierre Henry (la Messe constitue une véritable exception), mais des bruits, des ondes sonores, des effets électro-acoustiques, soit la matière brute (mais très diversifiée) de ce que nous appelons « son » et dont découle la musique après l’interprétation sophistiquée qu’en fait l’homme.

Dans Continuo ou vision d’un futur (commande de la Philharmonie), on ne peut pas véritablement parler de musique : l’œuvre n’est pas conçue comme un agencement de notes en fonction de leur hauteur, à l’image d’une partition classique, mais plutôt comme un environnement sonore en progression, qui combine les sons / bruits en fonction de leurs caractéristiques (durée dans le temps, type de bruit, hauteur relative, intensité sonore, etc). Pierre Henry définit sa composition comme « une musique secrète composée d’associations d’idées préfigurant l’avenir », « une tapisserie de sons-thèmes qui se renouvelle en fondus virtuoses au gré d’une martingale de réseaux ». C’est donc bien à de la musique concrète qu’on est confrontés, diffusée dans la salle à partir de nombreuses enceintes d’aspects différents réparties sur la scène, qui projettent le son de façon spatialisée. Au centre de la salle, Pierre Henry lui-même assure la réalisation électronique.

Il est vraiment étrange d’être plongé dans un univers sonore si peu habituel dans le cadre d’un concert. On croit entendre successivement, à titre d’exemple, l’hélice d’un hélicoptère, le tourbillon d’une machine à laver, un marteau-piqueur, les roues d’un train, une sorte de fouet dans l’air, la chute d’un objet lourd, une séquence de tam-tam, un roulement de tambour, un bip de machine, un sabre laser…le tout superposé à un rythme plus grave et souvent plus lent, comme une pulsation, voire par moments un battement de cœur. Ce qui est très intéressant, c’est la puissance évocatrice de tous ces bruits. Chaque spectateur voit son imagination stimulée à chaque seconde ; les bruits sont répétés puis disparaissent, les rythmes sont sans cesse décalés, les durées des sons ne sont pas équivalentes. Le cerveau est sollicité à haut niveau pour interpréter ce qui semble n’être de prime abord qu’une cacophonie, et qui devient grâce à l’imagerie créatrice inhérente à l’esprit humain une aventure sensorielle, à la fois sonore dans la réalité et visuelle dans l’imaginaire, pouvant même prendre la forme d’une narration ou d’un spectacle dramatique émaillé de symboles.

La deuxième partie du concert n’a pas grand-chose à voir avec la première. La Messe pour le temps présent et son Grand remix sont interprétés sur scène par l’Ecole Supérieure du Centre National de Danse Contemporaine d’Angers, qui reprennent d’abord la chorégraphie initiale de Maurice Béjart et la prolongent de celle d’Hervé Robbe, créée pour l’occasion. Ainsi, la dimension sonore est doublée cette fois d’une dimension visuelle bien réelle, qui vient renforcer l’expressivité de Pierre Henry, « cri violent de rage et de passion, de sexe et de révolte, avec une pointe d’humour féroce » (Maurice Fleuret). Les jerks électroniques, inventés de façon quelque peu révolutionnaire à la veille de 1968 et devenus célébrissimes, incarnent dans leur version remixée une sorte de musique de clubbing, extrêmement rythmée, parcourue de bribes du thème de la Messe mais surtout conçue autour de battements électroniques énergiques et entêtants – psychédéliques. Hervé Robbe convoque à ce sujet l’image de la rave party. Avec une synchronisation impressionnante et une superbe conviction gestuelle, les danseurs (en jeans-baskets et pulls noirs à cagoule) traduisent cette énergie enivrante, addictive même, en laissant leurs corps se faire posséder par le rythme. Il y a là aussi toute une réflexion sur la modernité, le divertissement vu comme une échappatoire, notre rapport au bruit omniprésent et à la musique répétitive, les formes multiples que peut prendre la violence dans notre société, ce que signifie « révolte » aujourd’hui… Une forme de manifeste coup de poing, qui offre une vision renouvelée de la jeunesse de notre temps. Non sans une certaine surprise, nous découvrons à quel point le travail de Pierre Henry est encore novateur en 2016.