Le Prom 15 qui se tenait le mercredi 29 juillet au Royal Albert Hall était l’occasion d’entendre pour la première fois à Londres Iris dévoilée de Qigang Chen, encadrée de deux symphonies russes. De la très belle musique, qui entraîne un incroyable ravissement des sens, mais dont on aurait aimé parfois qu'elle soit jouée de façon plus intense.

Xian Zhang © Chris Christodoulou
Xian Zhang
© Chris Christodoulou

Le BBC National Orchestra of Wales s'est produit sous la direction de Xian Zhang, directrice musicale de l’Orchestre Symphonique de Milan Giuseppe Verdi depuis 2009. En guise de prélude, ils interprètent la courte Symphonie n°1 en ré majeur op. 25 de Prokofiev (1917), dite “classique”. Cette musique fraîche, mélodique et déjà bien caractéristique du style de Prokofiev s’écoute sans peine et divertit facilement malgré une approche un peu sèche de l’orchestre, notamment les cordes qui dès le premier mouvement donnent des coups d’archet trop hachés. Le deuxième mouvement sonne lourd également, à cause d’un tempo vraiment lent ; les vents se montrent pourtant élégants dans leurs interventions pleines de finesse. Le troisième mouvement, connu pour avoir été réutilisé dans Roméo et Juliette, pourrait être lui aussi plus enlevé, plus dansant, mais le quatrième mouvement est somme toute convaincant, avec une rythmique plus allante et des musiciens plus détendus (malgré une flûte légèrement crispée, sans doute en raison de son trait si difficile).

BBC National Orchestra of Wales © Chris Christodoulou
BBC National Orchestra of Wales
© Chris Christodoulou

Des musiciens supplémentaires rejoignent l’orchestre pour la première britannique d’Iris dévoilée de Qigang Chen (2001). Il y a également des solistes : comme instruments, trois instruments à cordes chinois, un pipa (sorte de luth), un erhu (sorte de violon), et un zheng (sorte de cithare) ; comme voix, deux sopranos au style occidental placées en opposition avec une voix féminine chinoise, qui adopte pour chanter l’intonation typique de l’Opéra de Pékin, aiguë et nasillarde. Comme l’indique son titre noté en français, Iris dévoilée s’inspire d’un poème de la Renaissance écrit par Pierre de Marbeuf, qu’on peut décrire comme “un objet littéraire contemplatif à la limite de l’érotisme”. Pour Qigang Chen, Iris symbolise la femme dans son essence même, dont il dépeint les qualités à travers les neuf mouvements de sa pièce : Ingénue, Pudique, Libertine, Sensible, Tendre, Jalouse, Mélancolique, Hystérique, Voluptueuse. A chacun de ces tableaux correspond une atmosphère musicale, dans tous les cas subtile et fascinante. Dès le début, les harmonies planantes plongent l’auditeur dans un état méditatif, relaxé, ouvert à une exploration sensorielle en quête de la beauté. Puis c’est une aventure ésotérique qui s’ensuit ; les cordes traitées avec une douceur magnifique - en particulier dans “Tendre” - se mêlent souvent aux scintillements charmeurs de la harpe et du vibraphone ; tous les effets surgissent dans le but d’illustrer une facette plus précise d’un sentiment, comme les pizzicati de plus en plus pressants dans “Jalouse” ou les cris non chantés des femmes dans “Hystérie”. Présentes par intermittence, les voix occidentales sont vocalisées, sans texte, apportant simplement une couleur supplémentaire à la pâte sonore, tandis que la voix chinoise intervient pour mettre en mots ce qui est dit par la musique (en chinois “je ressens l’amour, je ressens aussi la peur”, “ha ! ha ! je ne suis pas ta femme”, ou encore “je te veux”). La dernière partie, “Voluptueuse”, nous fait accéder à un état parfaitement apaisé, une forme de sagesse calme, irradiant de bonheur, acquise par expérience. Une œuvre remarquable, mélange entre Orient et Occident.

Retour en Russie avec la Symphonie n°2 en mi mineur, op. 27 de Rachmaninov (1908). Bien que la direction de Xian Zhang semble au début un peu sévère, comme trop appliquée et pas assez voluptueuse par contraste avec l’extase procurée par Iris dévoilée, l’orchestre s’empare de l’œuvre, et l’interprète avec une énergie séduisante. Dommage que le lyrisme ne soit pas constant, ce qui a pour conséquence des passages plus creux - alors que la musique de Rachmaninov progresse grâce à une tension qui ne décroît jamais. Le deuxième mouvement, alternant passages caressants et passages fougueux, manque encore d’une direction claire, sensation qui disparaît dans le troisième mouvement Adagio, dont la splendeur est à couper le souffle. Animé par un élan vital sous-jacent, le flux mélodique amoureux donne la délicieuse impression d’assister à la floraison d’un cerisier somptueux, incarnation du renouveau, à l’image du premier thème de la symphonie sans cesse repris et détourné. On aurait souhaité une frénésie plus passionnée encore dans le quatrième mouvement, mais le fil musical est déroulé sans perdre de son charme, et Xian Zhang mène l’orchestre avec une souplesse et une élégance très appréciables. Musiciens comme spectateurs ont cédé au pouvoir enchanteur de la musique russe...

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