En guise de clôture de cette neuvième Biennale du Quatuor à cordes, les Hagen ont choisi… un quintette. Cette touche d’originalité est compensée par une première partie qui ne s’éloigne guère des canons du genre : Beethoven et Bartók ! Le concert était donc à l’image de cette Biennale : la petite déception des programmes très conventionnels et d’un public qui peine à se renouveler est, heureusement, largement contrebalancée par l’inventivité d’interprètes hors pair.

Le Quatuor Hagen © Harald Hoffmann
Le Quatuor Hagen
© Harald Hoffmann

Symbolique oblige, c’est le Quatuor n° 16 (dernier véritable « quatuor », avant la Grande Fugue) qui ouvre le concert. On croyait le Beethoven de cet opus 135 apaisé, c’est au contraire une vision nostalgique, parfois anxieuse de l’œuvre que proposent les Hagen. Tout commence avec un « Allegretto » intime, en demi-teintes. Un début vraiment murmuré (on plaint le public des derniers rangs du parterre, qui doit tendre l’oreille), des piqués très doux, un son pur, et surtout beaucoup d’air (les notes sont très courtes, les silences très longs) : c’est une lecture à fleur de peau qui est proposée ici.

Les trouvailles sonores se font plus audacieuses encore dans les mouvements qui suivent : les rythmes syncopés du « Vivace », soulignés à l’excès, donnent une sensation d’instabilité permanente, encore réhaussée par des traits de violon très piqués, presque secs. C’est davantage l’originalité de l’harmonie qui est mise en exergue dans le finale, dont les dissonances sont systématiquement assenées, le son se faisant presque dur dans les passages les plus énergiques. Mais le sommet expressif de la pièce demeure un « Lento assai » à nul autre pareil, formé de grands aplats de son, entrecoupés de silences étrangement longs. Impossible de distinguer un chant ici, car c’est l’atmosphère, née de ces accords initiaux joués sans aucun vibrato et de cette descente progressive dans les nuances les plus extrêmes, qui prime avant tout.

Cette vision d’une modernité rare rend presque naturel le passage de Beethoven au Quatuor n° 3 de Bartók. Si l’interprétation des Hagen insiste sur l’aspect abstrait de l’œuvre (on distingue là encore une succession de plans sonores plus que les brefs motifs mélodiques qui la composent), elle suscite tout de même des images à travers la multiplicité des effets employés. La « Prima Parte » est portée par un son souple, ductile, auquel un vibrato nerveux et des glissades donnent une apparence élastique. La « Seconda Parte » met davantage en lumière le véritable sens de la percussion des instrumentistes, dont l’énergie impressionnante permet des ponctuations rythmiques très précises, malgré un tempo endiablé. Mais les Hagen parviennent surtout à inscrire ces effets dans une progression finale, incroyable montée d’adrénaline : spectaculaire !

Une vision aussi intellectuelle sied toutefois moins bien au Quintette avec piano de Schumann. On aimerait davantage de feu dans l’enthousiasmant « Allegro brillante », un peu plus de mélancolie dans le clavier de Kirill Gerstein, très clair, presque froid. Le premier thème du « In modo d’una marcia » est lui aussi privé de sa tension, cette fois par des silences trop courts qui rompent le rythme de la marche ; les aigus perlés du piano confèrent au deuxième une allure lumineuse, peut-être trop paisible. De beaux moments se distinguent toutefois, comme le magnifique solo d’alto, d’une intensité terrible – Veronika Hagen est seule, parmi les musiciens, à vibrer abondamment ! – ou encore le son parfaitement homogène du premier violon et du violoncelle dans leur chant partagé. 

Toute recherche de subtilité dans les phrasés est cependant compromise par des problèmes d’équilibre : si les registres extrêmes parviennent à émerger, les voix intermédiaires, surtout lorsqu’elles accompagnent, n’atteignent pas les oreilles du public, complètement englouties dans le piano. Les nuances pianissimo apparaissent donc un peu ambitieuses, et les gammes du scherzo doivent peser pour se faire entendre, perdant ainsi l’essentiel de leur espièglerie. C’est finalement dans l’« Allegro » final que l’on apprécie le plus les cordes des Hagen : de belles respirations apaisées dans les segments lents contrastent avec les passages rapides, tous trépidants, où leur son toujours nerveux instaure une vraie tension. Le jeu du piano, toujours un peu sec, et de légers désaccords de tempo ne compromettent pas une conclusion brillante qui emporte l’enthousiasme du public. Il n’y aura toutefois pas de bis à cinq, ce qui renforce l'impression que l’on s’était forgée : parfaits quartettistes, les Hagen sont éblouissants seuls, mais le sont moins accompagnés. 

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