Une soirée qui se voulait un hommage vibrant à la personnalité d'Adolf Busch. Mais dans leur approche géométrique, le style résolument moderne et leur son patiné, les musiciens du Quatuor Renaud Capuçon n'ont laissé transparaître aucune trace de cette maîtrise expressive, cette simplicité, cette liberté créatrice d’évidence caractéristiques des Busch.

Renaud Capuçon © Mat Hennek
Renaud Capuçon
© Mat Hennek

À la question du choix de l’œuvre à emmener avec soi sur une île déserte, l'Opus 131 de Beethoven reviendrait souvent en choix n° 1 des chambristes. Sept mouvements de durées irrégulières, chacun caractérisé par une tonalité et un tempo, déployés en une coulée unique ; quel meilleur équilibre que celui-ci ? C'est sans compter que les musiciens de ce soir ont réalisé cette drôle d'idée, propre au mollusque, de porter leurs os à l'extérieur et de préserver leur vivante chair à l'intérieur. Protégeant de cette anatomie rigide leurs sensibilité, ils restent à l'abri de toute faute de goût, enfermés dans le vase solennel du rythme que rien ne rendra vulnérable. Car nulle trace de cette quiétude, de cette expressivité, de l'éclat virginal – engagé jusqu’à la violence s’il le faut – qui caractérise le son d'Adolf Busch. On cherchera en vain les ad libitum généreux des phrasés, des tempi et l'alto tremblant d'émotion que connaissent les amateurs du quatuor Busch.

À la place, une Fugue imperturbable, qui avance avec une rigueur métronomique. Culmination, expiration : pas une minute à perdre. Mais une fois tous les instruments entrés, le son ne fléchit plus. Les musiciens Quatuor Renaud Capuçon ne cherchent au demeurant pas à impressionner par leur versatilité dynamique, plutôt par une forme de résilience, comme en atteste la belle constance des vibratos. Allegro molto vivace. Le ciel s'éclaircit et, soudainement, tout change de forme ; le thème en ré majeur s'élance avec une sorte de fraîcheur juvénile, comme s'il naissait au monde. Le changement d'humeur est très réussi ; les musiciens n'ont aucun mal à briser la lourde chape que le premier mouvement avait répandu sur les auditeurs. Le Thème et variations qui tient lieu de quatrième mouvement, comparable en perfection à l'Arietta de la Sonate op. 111, est le théâtre de très belles choses. L'esprit, pointilliste, manque cependant de générosité : bien pauvre soulas que cette précision, lorsque l'on veut du cœur ! Arrive le Presto, amorcé par quatre notes forte du violoncelle. Les archets du Quatuor Renaud Capuçon rebondissent, marquant chaque attaque. Le tempo assis, presque trop lent, met à nu l'architecture rythmique et relègue la ligne mélodique au second plan ; l'interprétation prend une tournure un brin cartésienne. C'est dommage, on aurait préféré entendre l'avidité d'un enfant haletant pour des sucreries, non pas son instituteur.

Après un sixième mouvement « de transition » particulièrement limpide, nous voilà face à ces coups de boutoir qui annoncent l'épique chevauchée, juste témoignage de la pensée aventureuse du compositeur. Sommet dramatique du quatuor, ce mouvement rejoint la tonalité du mouvement initial, rappelant, par instant, le dernier mouvement de la Sonate pour piano n° 14, op. 27 (avec laquelle il partage tonalité et, de manière amusante, l'emplacement numérique). N'en déplaise à Adolf Busch qui s'autorisait quelques largesses de tempo, l'interprétation du Quatuor Renaud Capuçon, elle, est vigoureuse, efficace, mais sans concession.

Nicholas Angelich © S. de Bourgies
Nicholas Angelich
© S. de Bourgies
Le Quintette op. 34 de Brahms fait intervenir un figurant supplémentaire, en la personne – impassible – de Nicholas Angelich. Si le pianiste américain n'est pas très expressif de visage, ses doigts, en revanche, le sont. Capables de convoquer, en belles trombes sonores, des cascades de topaze en fusion, ils gardent toujours une sonorité ronde et pleine, sans fracas. Côté quatuor, le style des Capuçon sied manifestement plus à Brahms. Très réussi, le Scherzo nous fait pleinement entrer dans le mystère de l'imminence. L'ostinato du thème initial, évoque par moment l'Or du Rhin – à enclume près – et débouche sur des marches triomphales dignes de Aïda. On se souvient avec force de l'instant où le quatuor, transformé en une nuée de mouches vengeresses, s’abat sur le piano en vrombissant de toutes ses cordes. Beaucoup d'énergie et une urgence tout aussi prégnante dans le déchaînement final, qui valent au musicien de prompts applaudissements.

Et Renaud Capuçon dans tout cela ? Doté d'un vibrato de classe internationale, il se démarque tout d'abord de ses collègues par sa nervosité et son maintien aristocratique. Sans le vouloir, il excède cet ensemble auquel il a pourtant donné son nom, sa sonorité. La seule chose qu'on pourrait lui reprocher est ce qui fait sa renommée : un son très brillant, presque « uniformément brillant », qui demande à être davantage modulé pour s'immiscer dans la sonorité générale. S'il nous a beaucoup impressionné (quels magnifiques trilles !) Capuçon émeut moins qu'Adolf Busch hier, que Corinna Belcea aujourd'hui. Bien entendu, il ne s'agit pas là de nier la qualité de son jeu, ou la cohésion de son quatuor ; seulement de remettre en question cette vision désincarnée de l'Opus 131. Conception d'ensemble à part, l'art individuel reste immense. C'est le cas, en particulier, du jeune Edgar Moreau, sans doute la surprise de la soirée, dont le son joliment mat, homogène sur toute la tessiture, et sans aspérités, a enchanté le public de la Philharmonie.