Créé il y a deux ans, Requiem(s) d'Angelin Preljocaj est proposé en ce début mai à La Seine Musicale par la compagnie du chorégraphe. Ainsi que l'indique le pluriel suggéré dans le titre du spectacle, on a ici affaire à une multitude de représentations du deuil ; la thématique unique constitue le fil rouge, les univers contrastés de chaque tableau la déclinent selon autant de variations.

Fidèle à lui-même, Preljocaj livre au public en toute transparence la transcription artistique de sa préoccupation du moment, ici la réaction d'humains face à la disparition d'êtres qui leur sont chers. Il connaît parfaitement « ses » danseuses et danseurs, et sait aussi la cohésion de sa troupe. À partir de ce mélange d'intuition sensible et de savoir-faire esthétique, le chorégraphe compose un patchwork de scènes hétéroclites impliquant un nombre variable d'interprètes et représentant une des innombrables manières d'aborder la perte.
Certains moments, très réussis visuellement, s'avèrent bouleversants. Les premières séquences livrées par l'entièreté du ballet, sur fond de vidéo, délivrent le message avec force : l'émotion secoue les corps et les entraîne en un tourbillon à la fois hébété, contrôlé et insatiable, comme si une foule éperdue de douleur se plongeait dans la mise en place d'un rituel afin de rediriger ses forces éprouvées vers une fébrile quête de sens. Toujours en grand groupe mais plus tard dans la soirée, les interprètes assis en tailleur livrent délicatement leurs prières païennes à une force supérieure en synchronisant les gestes de leurs bras, telle une forêt d'algues animée par une houle sacrée.

Entre les sections d'ensemble, des groupes plus restreints se succèdent et miment des narrations plus ou moins réussies où, malgré les nombreuses différences (costumes, lumières, scénographie), souvent le même motif revient, de corps qui tombent inertes et se trouvent pris en charge par les vivants autour. Certains passages de facture un peu simple semblent principalement conçus pour la beauté de l'image, l'explicitation d'un symbole – la purification des morts, la victoire des ombres ou encore la vaine résistance des humains face aux Parques qui contrôlent leur destin.
Les changements sont fréquents, rapides, et peu évidents à suivre... musicalement surtout. On n'a vraiment pas du tout l'habitude de passer sans transition du Requiem de Mozart à System of a Down. Si jouer sur la radicalité des contrastes s'annonce très intéressant sur le principe, dans les faits cela demande une adaptabilité tellement forte que cela nuit immanquablement à la qualité de réception des spectateurs. On aimerait beaucoup adhérer à ce concept, mais les enchaînements sont trop décousus et les ruptures trop fréquentes pour que cela relève du possible. Comme dans Mythologies, la velléité de pluriel altère la lisibilité de l'œuvre.

Bien que la densité de la pièce la desserve sur la durée, la prodigieuse diversité de costumes, dont la succession soutenue rythme le déroulé du spectacle, émerveille et donne de la matière et du contexte aux mouvements. C'est le cas en particulier des robes rouges du duo « à la Carolyn Carlson », ainsi que des jupes du tableau final qui rappelle l’épure de Jiří Kylián. Ces inspirations, qui viennent simplement effleurer le propos chorégraphique, l’enrichissent sans y paraître – nouvelle preuve de l’intelligence créatrice de Preljocaj.
L’art textile d’Eleonora Peronetti rencontre celui d’Éric Soyer à la création lumières, aux nuances toujours aussi impeccables et pensées pour réellement révéler la tonalité propre à chacun des univers successifs au plateau. Grâce à l’excellence des équipes, et notamment la capacité des danseurs à garder une concentration et une énergie constantes tout au long de cette épopée onirique parfois assez chaotique, la soirée véhicule globalement une impression de beauté et de poésie malgré le caractère sombre et disparate de l’ensemble.




















