Même si le titre de la production laissait présager un hommage centré sur la personnalité de Maurice Ravel, c’est bien un double hommage que rendait le ballet et l’Orchestre National de Russie avec leur spectacle Le Boléro et leur tournée. Ida Rubinstein, célèbre danseuse et mécène de l’œuvre de Ravel était tout aussi célébrée que le compositeur français.

© Arame Production
© Arame Production

Livret et chorégraphie étaient réalisés par Nadejda Kalinina, laissant présager une certaine préférence pour la danse parmi les arts mobilisés par la production. En deux actes, la vie d’Ida Rubinstein (Marina Vejnovets, Sona Vardanyan) est poétiquement évoquée, de ses débuts à son avènement en tant que danseuse et productrice, avec le Boléro en point d’orgue. Sa relation affectueuse avec Walter Guiness (Yuri Kovalev, Mikhail Tkachuk) apparaît en pointillés tout au long du spectacle et de façon très romancée.

Les décors (Anton et Elena Slastnikov) installent le public dans une Paris du début du XXème siècle, avec en toile de fond la tour Eiffel et le Sacré-Cœur en ombres chinoises. L’architecture complète cette immersion, avec de nombreux échos monumentaux et métalliques – ceux peints par Monet et Caillebotte – s’ajoutant aux costumes d’époque. Les mouvements classiques des danseurs n’atténuent pas une certaine originalité dans la chorégraphie et la mise en scène. On se croit, à certains moments, plongé à l’intérieur des salles de répétitions de Degas, avec les danseuses en tenue bleue admirant Ida à la barre. Le rendu visuel est lisse et plaisant.

Le fond sonore est lui composé d’un patchwork de mélodies d’époque, mais ne pioche pas exclusivement dans le répertoire ravélien. Parmi les très nombreux thèmes juxtaposés, tous se réfèrent à l’époque où l’action prend lieu. On citera la Danse macabre de Saint-Saëns, le « Clair de Lune » de la Suite Bergamasque de Debussy ou encore « Asturias » de la Suite espagnole d’Albéniz. Dans un effectif instrumental réduit au maximum (quelques violons et altos, deux violoncelles, une contrebasse) mais sonorisé, les moindres petits défauts d’attaque ou de souffle étaient immédiatement répercutés et amplifiés, malgré la direction impeccable de Vadim Nikitin. Le tout ressemblait fort à un opéra à numéros, mais avec un public applaudissant à la fin de chaque morceau, ce qui rendait l’homogénéité et l’immersion dans la production présentée difficile. Malgré les enchaînements rapides du maestro, le phénomène persistait dans le second acte.

Parmi les références ravéliennes, la Pavane pour une infante défunte, accompagnant le solo d’Ida sur scène était sans doute l’un des passages les plus émouvants et les plus captivants. Le clou du spectacle revenait bien évidemment au Boléro lui-même, apparu furtivement au premier acte, et déroulé dans son entièreté pour le finale du second acte. Retrouvant les couleurs flamboyantes de la fin du second acte et se référant aux influences espagnoles sur le style ravélien, la cellule rythmique gonfle au fur et à mesure que se magnifie le pas de danse et que les lumières deviennent plus vives. La mise en scène rend justice à l'organisation interne du Boléro et la résolution progressive de son motif obsédant. « La musique assume les structures et les fonctions du mythe, écrivait Lévi-Strauss, chaque œuvre doit offrir une forme spéculative, chercher et trouver une issue à des difficultés constituant à proprement parler son thème. » Ainsi, l’œuvre française la plus jouée et certainement la plus connue du globe s’achevait sur un goût de mystère, ici révélé par le symbolisme de la mise en scène.