D’habitude, un violoncelliste se distingue du fait de son timbre, de la couleur de son vibrato. Si Sol Gabetta fascine d’emblée, c’est pourtant de toute autre manière : l’énergie, la poigne et même une certaine voracité contribuent unanimement à ce formidable don de soi. S’il a souvent le nez collé aux touches, Bertrand Chamayou n’en reste pas moins un musicien exemplaire. Il nous offre ici, après un formidable Second concerto de Saint-Saëns la semaine passée, une très belle leçon d’abnégation ; cette manière de ne pas chercher à éblouir ou plaire pour plaire, est déjà une empreinte de la maturité.

Sol Gabetta © Marco Borggreve
Sol Gabetta
© Marco Borggreve

Seule de Mendelssohn qui comprenne quatre mouvements, la Sonate n° 2 en ré majeur est une œuvre d’une grande virtuosité. De l’Allegro assai vivace initial au rondo qui la conclut, on ne chôme pas une seconde. Interprétée par le duo Chamayou-Gabetta, l’œuvre se déploie dans un formidable rayonnement physique. L’exactitude rythmique est au rendez-vous, et ce n’est pas peu dire, compte tenu des tempi démentiels. Au violoncelle, la construction du discours est basée sur un art de l’impact, du déclenchement – ces mots, distants dans le sens commun, tiennent chez Gabetta une place étrangement semblable. C’est un jeu non pas de grossissement du son (André Navarra), encore moins de l’extinction (Daniil Shafran), mais un art de l’attaque. Le vibrato assez invasif de Sol Gabetta – ça dépote au contact de l’archet ! – lui permet de se hisser à hauteur de son partenaire dans l’équilibre sonore. Au point que les traits dont il est absent sonnent parfois bien creux. Qu’à cela ne tienne, ce son fièrement brandi, nourrissant et sans acidité suffira à étourdir le plus circonspect des auditeurs ; et quand bien même, c’est vrai, il confère à la violoncelliste un caractère un brin « avide ».

En seconde partie du concert, une très grande œuvre du répertoire pour piano et violoncelle, la Sonate en sol mineur de Chopin. Encore une fois, c’est l’énergie qui fait la valeur de cette interprétation, de laquelle tout égarement, tout sentimentalisme est absent. Sans concession, elle vous prend au collet et ne vous lâche plus, l’urgence des tempi imposant des gradients au demeurant hyperboliques.

La nervosité n’est pas un défaut chez Gabetta, car celle-ci est saine, contrôlée et lumineuse. Dans ces phrases qui souvent sonnent comme des vocalises serrées, elle est engagement jusqu’à immolation de soi. Certes, ses tentatives de rubato gagneraient sans doute à être un peu plus Chopinien. Pour l’heure, elle ne lâche pas le bifteck, même aux endroits où l’on pourrait s’autoriser un brin d’indolence, de langueur romantique. Son partenaire de toujours, Bertrand Chamayou se révèle un formidable accompagnateur ; le piano s’emboîte discrètement sur le chant du violoncelle, et se laisse quasiment oublier tant le soutien en est irréprochable. Le jeu des doigts est un galop rassemblé qui rebondit sur les temps sans s’y enfoncer. Même dans cette conception bondissante, en surface, de la partition, Chamayou conserve une étonnante souplesse de la main et du poignet. Enfin, la capacité d’attention vis-à-vis de son interlocutrice est fantastique ; et dieu sait qu’on le sent davantage concentré sur la « production » que replié dans l’écoute.

Du balcon, d’immenses silhouettes d’ombres sont nées des projecteurs, reproduisant l’image d’une complicité qui se passe de regards.

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