La rencontre de Sol Gabetta et de l’Orchestre National de Lyon dirigé par Eliahu Inbal a procuré ce samedi au public une expérience musicale remarquable, entre la solidité terrestre et l’enlèvement aérien.

Sol Gabetta © Marco Borggreve
Sol Gabetta
© Marco Borggreve

L’Ouverture de Béatrice et Bénédict est chatoyante sous la baguette d’Eliahu Inbal : un surprenant lyrisme des cuivres, des cordes amples et presque grasses dans leur sonorité et des pianissimi très dynamiques : un Berlioz coloré, qui met en appétit.

Dans la Quatrième symphonie de Schumann (version définitive de 1851 de cet op. 120) cependant, une petite déception : le démarrage est quelque peu poussif dans le premier mouvement (Ziemlich langsam – Lebhaft). Un trombone traîne, les nuances ne sont pas suffisamment variées et on se demande un peu ce que le chef impulse, même s’il dirige par cœur : s’adressant aux différents pupitres à la façon d’un maître d’école à l’ancienne, par de petits mouvements secs et un peu brusques, son style ne favorise pas le jeu collectif. Les attaques ne sont pas toujours très claires en effet et les pupitres ont une légère tendance à éclater. Mais ça va en s’améliorant très vite : le bel unisson entre hautbois et violoncelle de la Romance, vacillant d’abord, puis se solidifiant, vibrant enfin d’un même délicat élan, scelle l’harmonie retrouvée de l’ensemble. Le Scherzo, puissant et dans un bel tempo (un peu à la Karajan), prépare déjà le terrain sur lequel le finale va s’épanouir. Violoncelles et contrebasses y invitent à la danse, et Eliahu Inbal a le sens du spectaculaire : c’est bien articulé, la fugue monte en puissance et les cuivres sont pleinement engagés ; leur travail érige du monumental.

Entre les deux, au cœur de la soirée, Sol Gabetta allume de son jeu passionné et subtil pleinement la Fête des Lumières que les Lyonnais vivent cette année en demi-teinte seulement. L’entame du Concerto pour violoncelle en mi mineur (op. 85) d’Edward Elgar, c’est du son, du son pur. Intensément élégiaque, le violoncelle fond ses graves dans le tapis sonore des altos, puis, changeant de rôle, s’en détache pour prendre son élan de soliste à nouveau. Fébrile et passionnée dans le deuxième mouvement encore, Sol Gabetta est penchée sur son instrument et le travaille comme si elle était possédée. Cet aspect physique n’est pas accessoire, ni volontairement ostentatoire, c’est une simple conséquence de l’impressionnant engagement total de l’artiste. L’Adagio dégage une autre facette encore de son jeu : là, c’est la danseuse qui se berce comme sur la pointe de ses pieds, en un mouvement maîtrisé et sublime. Dans le mouvement final, encore, de la puissance tonique, une flamme qui brûle et danse, incandescence qui entraîne dans son sillon l’orchestre, à pas d’éléphant, grâce aux graves des violoncelles, du tuba et des trombones. Les pizzicati de Sol Gabetta sont vifs, comme des battues de guitare presque, et le finale a la puissance d'un coup de foudre.

Les violoncelles de l’orchestre, vibrants trémolos de colibris, accompagnent Sol Gabetta pour son bis. El cant dels ocells est joué tout en douceur, lyrisme du chant populaire. Même quand le thème se répète, la soliste, elle, ne fait pas de redite, mais renouvelle d’une autre couleur, d’un autre élan. C’est d’un pathos simple, mourant. Et quand le son s’éteint, après ce concert parasité par des intermittences du quotidien, toux ou portable, on compte deux secondes pleines. Silence ému de l’Auditorium.