La rentrée musicale de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse dirigé par la baguette de l’excellent Tugan Sokhiev depuis 2008, était très attendue. La programmation de deux compositeurs slaves, partagés entre une influence nationale et une ouverture sur l’Occident musical, avait en effet de quoi séduire.

Le public ne manque pas ce rendez-vous et les sièges vides sont rares. L’ambiance lumineuse rougeoyante laisse poindre un halo blanc sur le piano au centre de la scène, nécessairement temps fort de la soirée. L’orchestre installé, la salle enthousiaste, presque trop, applaudit le technicien venu régler le pupitre du piano, croyant déjà en l’arrivée du virtuose de la soirée, Behzod Abduraimov. Le jeune Ouzbek de 24 ans est chargé d’interpréter le Concerto pour piano No. 1 de Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), composé en 1874-1875.

Behzod Abduraimov © Decca / Ben Ealovega
Behzod Abduraimov
© Decca / Ben Ealovega

L’ouverture de l’Allegro non troppo e molto maestosoAllegro con spirito se fait dans une ambiance lyrique mais classique. Le soliste alterne sans grande difficulté passages plus que legato à grand renfort de pédale et passages plus piqués. La rapidité prodigieuse dont fait preuve le virtuose sur les montées en octaves est déconcertante tant il affiche de facilité dans l’exercice. Se balançant au gré des mouvements des nuances, ses mains restent irrémédiablement précises et alertes. Le deuxième mouvement Andantino semplice - Prestissimo est beaucoup plus doux et intime. Les épisodes de dialogue entre l’orchestre et le soliste sont soigneusement encadrés par T. Sokhiev, caché derrière le piano ouvert, mais non moins très présent, se faisant le parfait relais entre le pianiste et son orchestre. La souplesse et la légèreté du jeu de B. Abduraimov restent continues. Un coup de timbale sonne le troisième et dernier mouvement Allegro con fuoco, retour à un tempo et un dynamisme annoncés que l’on devine très nettement. T. Sokhiev enchaîne les mouvements très rapidement, laissant à peine le temps au soliste pour enlever les gouttes qui perlent sur son front. Les jeux de gammes fusées et l’échange de micro-motifs entre l’orchestre et le piano se poursuivent, avec classicisme. On sent l’apothéose arriver tant le chef d’orchestre fait monter progressivement la tension grâce aux nuances et renforce la fusion entre l’orchestre et le soliste dans un tutti tout en puissance. Difficile de ne pas voir arriver la fin du mouvement avec une telle envolée et grâce à une écriture très classique.

Ovationné, le jeune virtuose félicite l’orchestre et quitte la scène très rapidement. Mais au bout du cinquième salut, quelques sifflets et quelques « joue ! » se font entendre à l’encontre du pianiste, visiblement très touché par les félicitations du public et affichant une timidité pourtant sincère. Quelque peu forcé, il prolonge cette frénésie tchaïkovskienne en interprétant, en rappel, le Nocturne en ré mineur Op. 19, No. 4 du compositeur, répétition inlassable mais tout de même constamment variée du même thème mélancolique.

Il n’y a pas si longtemps que la Symphonie No. 9 en mi mineur dite « du Nouveau Monde » (1893) d’Antonín Dvořák (1841-1904) avait retenti dans la Halle aux Grains. Déjà exécutée il y a quelques années lors d’un concert offert aux étudiants toulousains, T. Sokhiev en avait présenté une interprétation toute personnelle, qu’il a visiblement mûrie et approfondie depuis. Dès l’Adagio - Allegro molto, le chef d’orchestre  donne l’occasion d’écouter les couleurs offertes par l’écriture et par l’orchestre, et notamment aux cordes, avec un tempo choisi relativement lent par rapport à la tradition interprétative. De même, dans le second mouvement, Largo, il choisit de faire résonner longuement les accords introductifs avec l’arrivée du fameux solo de cor anglais très vite rejoint par la clarinette et formant un duo très mélancolique. Ce mouvement est une invitation à la méditation et au recueillement. La partie centrale bucolique et champêtre présentée par la flûte et le hautbois jouant au-dessus du bourdon orchestral redynamise la pièce avant un nouveau moment de suspension magnifique lorsque l’octuor à cordes reste seul à jouer le thème du mouvement, ponctué de silences. Le retour vers les accords initiaux et vers le suraigu est très bien amené par le chef d’orchestre qui soigne sa transition avec un troisième mouvement rythmique et puissant (Scherzo : Molto vivace). La sonnerie du triangle et le thème dansant présenté chaudement aux violoncelles résument parfaitement ce mouvement. Les huit contrebasses, les trombones et les cors, très présents tout au long de la symphonie, masquent parfois les motifs donnés aux cordes. Le quatrième mouvement (Allegro con fuoco) est plus brillant que jamais, avec un T. Sokhiev bras ouverts. Étirant les ralentis, étoffant les augmentations, le chef d’orchestre s’approprie la composition et la pousse à l’extrême dans ses nuances et tensions, y compris jusqu’au dernier accord, tenu le plus longtemps possible. En somme une très belle rentrée musicale.

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