Réunissant une programmation éclectique, la direction musicale faisait ici le pari de réunir trois grands compositeurs peu joués et dont les liens musicaux semblaient peu évidents : le français Hector Berlioz et les anglais Sir Edward Elgar et Benjamin Britten. Tugan Sokhiev choisit, grâce à ce dernier, de nous faire entrer dans une soirée « maritime » retransmise en direct sur Radio Classique.

Anna Caterina Antonacci © Serge Derossi / Naïve
Anna Caterina Antonacci
© Serge Derossi / Naïve

C’est en 1944 que Benjamin Britten rassemble ses Four Sea Interludes à partir des interludes de son opéra à succès Peter Grimes. Le premier moment musical, L'Aurore (Dawn), est dirigé par le chef d’orchestre de façon ronde et ample, reproduisant les vagues suraiguës des violons ponctuées par les interventions inquiétantes des cuivres et du contrebasson. On sent déjà toute l’influence de la Klangfarbenmelodie berliozienne à travers les basses qui soutiennent l’ambiance générale, avec un mélange subtil des timbres des contrebasses, du contrebasson et des cuivres. Le second interlude Sunday Morning illustre à merveille le lever du jour par le jeu de sonneries et de tenues aux cors. On retourne à une direction très pointilliste de la part de T. Sokhiev qui reproduit le mouvement et l’effervescence liés à l’activité diurne. Les altos émergent de la masse orchestrale grâce à un thème chaud et langoureux. La cloche tubulaire réintroduit alors la dissonance et l’inquiétude, annonçant un retour à la nuit. Après un moment suspensif instaurant un dialogue entre les cordes les plus graves, les flûtes et les harpes, on arrive rapidement au troisième mouvement Moonlight. Ce mouvement est construit autour de l'idée d'un vrai recueillement. De nouveau par vagues, le thème hésitant gagne en force et en ambitus grâce à une direction intense et énergique. Le calme cède à la tempête avec le dernier mouvement, Storm. Les timbales ponctuent le bourdonnement collectif de l’orchestre, toujours avec un mélange choisi des timbres. Le chaos se superpose au retour d’une ambiance plus mélodique avant un final tonitruant.

Les six mélodies des Nuits d’été d’Hector Berlioz sont interprétées par la soprano italienne Anna Caterina Antonacci, artiste d’opéra accomplie, déjà familière du compositeur français grâce à son interprétation de Cassandre dans Les Troyens. L’effectif de chambre et la délicate voix de la chanteuse tirant son ambitus vers des hauteurs de mezzo-soprano, amenaient une ambiance très intimiste. La candeur du premier poème de Théophile Gautier, Villanelle, offrait une articulation douce mais extrêmement précise, permettant de saisir tout le texte. La voix toute intérieure, peu rayonnante de la chanteuse, répondait à la situation littéraire et facilitait néanmoins l’évasion. Le Spectre de la rose redonne un peu de dynamisme grâce à l’unisson entre la flûte et la clarinette, mais aussi grâce au vibrato et aux pizzicati ponctués des contretemps de la flûte, alors que la chanteuse entame une descente vers une clausule « ci-gît une rose que tous les rois vont jalouser » suspensive. L'utilisation des sourdines dans le lamento Sur les lagunes renforce un peu plus le caractère intime, tant et si bien qu’il faudrait presque tendre l’oreille si l'on n’est pas au parterre. A. C. Antonacci intériorise et illustre le numéro suivant, Absence, en croisant les bras. Cette nuit d’été prend des accents très mélancoliques, d’un romantisme quasi maladif, malgré des cadences très classiques. Le cycle est conclu par L’Ile inconnue tout en douceur. Le public demande quatre saluts mais n’obtient pas de rappel. L’entracte toulousain se déroule pendant que Radio Classique diffuse Venezia : La Barcheta de Reynaldo Hahn et le Salut d’amour arrangé pour violon et violoncelle d’Elgar, annonçant ainsi le dernier compositeur de la soirée.

La seconde partie de soirée était consacrée à l’exécution de la Symphonie No. 1 d’Elgar composée au tout début du 20ème siècle. Le premier mouvement, Andante. Nobilmente e semplice – allegro, pose une ambiance évocatrice avec des basses évoluant en marche lente, les timbres des flûtes et des altos qui se mêlent pour énoncer le thème, et les cuivres apparaissant ponctuellement par vagues. Le bruit sourd des timbales amène un nouvel élan et annonce une quasi tempête emmenée toujours plus vite vers le climax - les cymbales et la grosse caisse. Un point de repos émerge dans le dialogue entre vents, harpes et cordes sur fond de pédale. Allegro molto et Adagio amènent l’esprit à vagabonder tant les moments de répit sont peu nombreux et la mélodie continue, peut-être au désavantage du concert lui-même. Le dernier mouvement, Lento – Allegro, montre, après quelques marches harmoniques, une gestion des éclats des cuivres par T. Sokhiev devant la montée de la tension et la réduction des carrures amenant à l’emballement final.

Cette œuvre très particulière, et pourtant courte par rapport à bien d’autres œuvres du même genre, laisse le public dans une ambiance suspensive et méditative. T. Sokhiev, irréprochable toute la soirée, est salué, mais aucun rappel n’est sollicité. La soirée avait pourtant le mérite d’afficher un programme peu habituel et digne d’intérêt, mais la salle était loin d’être remplie et le sentiment d’après-concert laissait un sentiment d’inachevé. Il faut pourtant remercier la direction musicale de nous avoir offert l’expérience de ces œuvres peu représentées.