C’est l’un de ces concerts où qualité musicale, expressivité, spatialité intelligente et sens aigu du texte s’intriquent à la perfection : Vox Luminis, ensemble de musique ancienne belge, a plongé la Chapelle de la Trinité dans une lumière sonore éblouissante avec un programme centré sur le Stabat Mater à dix voix de Domenico Scarlatti.

Vox Luminis © Wagner Csapo
Vox Luminis
© Wagner Csapo

Lai sacré, la Lamentation de la Vierge au pied de la croix médiévale lance le programme d’une façon aussi surprenante qu’émouvante : alors que chœur et instrumentistes se sont installés sur le podium, une voix de soprano fait choir de la galerie, invisible du public dont le regard est tourné vers la scène, une pluie de notes dorées. Sara Jäggi a un timbre qui se prête on ne peut mieux à la musique ancienne : naturel, capable de donner au son une évolution captivante dans la durée, intense, comme corsé par la concentration d’harmoniques, mais sans jamais privilégier ces dernières au détriment du noyau sonore, créant par là des couleurs d’une richesse incroyable. Préludant, harpe et théorbe entraînent aussitôt l’oreille vers le Crucifixus a 8 d’Antonio Lotti, dont les frottements à la seconde se construisent au fur et à mesure de l’entrée des chanteurs, des voix graves aux plus aigues.

À géométrie variable, l’ensemble vocal se constitue dans des formations diverses avec toujours la même justesse, la même attention mutuelle, qui ne fait pas non plus défaut aux trois accompagnateurs à la harpe (Angélique Maullion), au théorbe (Simon Linné) et à la viole de gambe (Ricardo Rodriguez Miranda). De six gosiers, dans l’Adoramus te, Christe de Monteverdi, on passe aux trois voix d’hommes au début du Lamento della Ninfa du même compositeur, qui fait éclore la figure de Nymphe amoureuse et éplorée, puis celle du chœur, bientôt plus étoffé, en commentateur. Proches sont ces plaintes profanes dans leur expressivité de celles, sacrées, de la Vierge dans la Lamentatio Virginis in depositione filii de cruce, succulente pièce dramatique d’Alessandro della Ciaia, que Vox Luminis fait découvrir. Narrateur, Vierge et chœurs d’anges rivalisent ici dans leur expressivité. Zsuzsi Tóth révèle une toute autre personnalité de soliste que sa collègue. Son soprano légèrement plus voilé sied à merveille aux plaintes de la Vierge, qu’elle incarne avec une crédibilité maximale, avec une délicatesse dans l’ornementation et une expressivité de mater afflicta qui passe autant par le ton accusateur que par le pathos le plus pur, que souligne le double chœur réuni qui l’entoure dans le planctus final.

Dix voix entonnent ensuite le morceau central de la soirée, le Stabat Mater de Domenico Scarlatti, que Vox Luminis a enregistré dès 2009. Sa polyphonie accentuée permet d’illustrer l’agitation populaire (Qui est homo qui non fleret), et ce n’est là que l’une des atmosphères créées par l’écriture variée et son interprétation subtile par Lionel Meunier (belle basse, outre un excellent directeur artistique) et ses co-chanteurs. Eia, Mater, fons amoris est d’une fraîcheur printanière, le verset de Sancta Mater un baume vocal d’une plénitude sereine. Ténor et soprano solo, dans une vélocité impressionnante, dessinent vocalement les flammes qui menacent le pécheur sans l’intercession virginale, et des contrepoints rythmiques introduisent la danse finale menant au Paradis, puis à l’Amen, en vagues binaires, puis ternaires, berçantes, et enfin à l’ultime point d’orgue.

L’ouverture de saison des Grands Concerts lyonnais 2017-2018 est vécu par tous comme un moment exquis : Vox Luminis a rempli la Chapelle de la Trinité de l’esprit fusionnel de ses chanteurs et instrumentistes qui, dans un élan de partage, englobe jusqu’au public.