Sept jours précisément après les attentats de Paris, les invités venus à l’Auditorium de Lyon tiennent à rendre un hommage musical aux victimes. Aussi le concert de ce vendredi débute-t-il par une pièce catalane pour violoncelle solo, « en offrande à Lyon ». El cant dels ocells a été souvent joué par Pablo Casals à la fin de ses concerts : en Catalogne, lors de commémorations publiques, il peut se substituer à la minute de silence. Son mode mineur élégiaque fait résonner de douleur l’instrument de José Mor, avant qu’il ne s’éteigne dans un morendo. L’émotion de la salle et du plateau est palpable.

Nelson Freire © Mat Hennek / CAMI
Nelson Freire
© Mat Hennek / CAMI
Il est juste que l’accord général de l’orchestre se fasse seulement par la suite, rupture nécessaire pour pouvoir passer à un programme placé sous le signe du fantastique divertissant. L’ouverture d’Oberon, ou le Serment du roi des elfes est une digne entrée en la matière : les pianissimi élégants des violons et la profondeur des cordes graves aiguisent l’écoute dans ce petit enchantement féérique de neuf minutes, dont le caractère fantastique est repris ultérieurement par les deux pièces de Manuel de Falla.

L’Amour sorcier et le Tricorne mettent en valeur les qualités de l’Orquestra simfónica de Barcelona : le hautbois orientalisant matérialise l’apparition des spectres sur un bourdon de cordes, sur les barques des pêcheurs se berce mollement le violoncelle, le premier violon ajoute son brillant, et dans la « Danse du feu », les flammes sursautent, se retirent, rejaillissent à nouveau. La dramaturgie romantique des deux pièces, en dépit de quelques fins de phrase qui manquent un petit peu de précision, est servie par une justesse, une qualité des timbres, une rythmicité et un relief que le chef Michal Nesterowic instille à ce grand corps sonore des plus intéressants.

Viendra-t-il ? Ne viendra-t-il pas ? L’orchestre, lui aussi, semble douter un instant, mais Nelson Freire finit par apparaître à tout petits pas, s’appuyant sur le bras du chef. Le contraste physique entre les deux hommes ne pourrait être plus grand, mais le géant vigoureux de certainement deux mètres de haut et le soliste, paraissant un nounours presque timide à ses côtés, révèlent une complicité évidente dans le deuxième Concerto pour piano, op. 21 de Chopin. Le long prélude d’orchestre prépare délicatement l’entrée du soliste, qui joue par cœur cette œuvre, l’une de ses préférées. Du côté des Barcelonais, l’excellence des solistes d’orchestre font de ce concerto un vrai régal : le hautbois, avec son timbre assez clair et volubile, très séducteur, ouvre le bal. Ce compositeur des plus exigeants paraît tellement facile sous les doigts de Nelson Freire, et si riche de facettes. Le Maestoso déjà virevolte sur les touches comme une danseuse gracieuse, mais les mains sont aussi puissantes quand il faut, tranchantes comme un couteau de boucher, enfin c’est le joaillier qui enfile les ornements typiques de Chopin comme des perles sur un collier, chacune à sa place, toutes brillant d’un éclat unique et façonnées de sorte à donner une unité juste et pleine.

Encore plongé dans sa bulle à l’issue de ce premier mouvement, Nelson Freire y fait entrer le public tout aussi généreusement dans le Larghetto. Au piano de l’orchestre se mêle un sotto voce du soliste, les deux ramenant un amour de jeunesse, par des paroles tendres et caressantes. C’est étrange : à entendre le piano, l’auditeur est comme au centre d’une scène de séduction tout sauf futile. On s’y croit, on se sent beau, entouré par des compliments authentiques, enlacé par des bras bienfaisants. Mais le trémolo des violons et les sourds pizzicati des contrebasses le font clairement apparaître : il y a là un drame qui se joue, ça tourne mal, et la tendresse du co-soliste au basson ne fait qu’augmenter le déchirement.

La valse déchaînée qui se déclenche avec l’Allegro vivace ne connaît presque pas de répit, les archers dansent sur les cordes muettes avec un brin d’amusement, et les doigts, qu’on imagine à haut talon, dévalent à toute allure nombre d’escaliers imaginaires avec une légèreté et sûreté confondantes : ultime sursaut d’une œuvre magistralement jouée. Et c’est après le bis, que le sourire se fait enfin grand sur le visage de Nelson Freire, dont la virtuosité et la simplicité ont fait la conquête de Lyon si aisément.

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