Avec Theatre of Dreams, repris en 2026 au Théâtre de la Ville après une création très remarquée en 2024, Hofesh Shechter signe une œuvre d'une puissance magnétique, où chaque image participe à une expérience sensorielle d'une intensité peu commune. Pendant quatre-vingt-dix minutes, le chorégraphe nous entraîne dans un espace où le rêve n'est pas une simple échappatoire, mais une manière d'interroger notre présence au monde.

<i>Theatre of Dreams</i> de Hofesh Shechter au Théâtre de la Ville &copy; Tom Visser
Theatre of Dreams de Hofesh Shechter au Théâtre de la Ville
© Tom Visser

Dès les premières secondes, le spectateur est happé par le langage si immédiatement identifiable de Shechter, mis en exergue par une scénographie très travaillée. Les corps surgissent puis disparaissent au gré d'un ingénieux jeu de rideaux, comme si la scène respirait. Les tableaux se succèdent sous forme de fragments, véritables fulgurances issues de la mémoire ou de l’inconscient, sans que se dessine un récit linéaire. Une fête endiablée peut ainsi laisser place à une scène d'une grande mélancolie, le grotesque côtoyer soudain le tragique. Cette coexistence des contraires évoque l'essence même du présent : être vivant, c'est accueillir aussi bien l'exubérance que la perte, l'élan vital tout comme ses propres fragilités.

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La prodigieuse mécanique qui rend possible cette impression de fluidité est fascinante. Derrière la succession effrénée de courtes scènes se devine une mise en place d'une exigence extrême : coordination millimétrée entre les lumières, les déplacements des rideaux, les entrées et sorties des interprètes, les interventions musicales, les changements de costumes. Tout semble se transformer en permanence, sans qu'aucune couture n'apparaisse.

Les douze danseurs de la Hofesh Shechter Company affichent une cohésion sidérante et un investissement physique à l’expressivité sans pareil. Le vocabulaire du chorégraphe demeure reconnaissable entre tous : torses inclinés, bras qui fouettent l'espace, jambes profondément enracinées, déplacements en meute alternant accélérations fiévreuses et suspensions presque irréelles. Mais cette écriture qu’irrigue une énergie primaire ne cesse de se renouveler. Les corps semblent mus par des instincts premiers, par une nécessité physique qui précède toute parole, parfois même une forme d’animalité, avant que certains gestes ne prennent progressivement valeur de langage. Un cœur dessiné avec les mains, aussitôt brisé puis reformé, résume à lui seul cette capacité de Shechter à faire naître des symboles à la fois d'une saisissante simplicité et d’une redoutable efficacité.

Vécu, observation, émotions et analyse s’entremêlent. L’absence de fil narratif et de tout lien logique entre les séquences donne le sentiment que le spectacle s'adresse directement à une forme de mémoire archaïque que chacun porte en soi et qui s’active sans effort de compréhension. La sensualité a toute sa place dans cet espace-temps, notamment dans un magnifique trio féminin où, sans jamais rien montrer explicitement, le chorégraphe construit un jeu de suggestions d'une rare élégance. À l'inverse, la violence surgit parfois avec une brutalité glaçante. Un carré rouge venant enfermer un groupe de danseurs constitue l'une des trouvailles scénographiques les plus marquantes du spectacle.

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Signée Shechter comme à l’accoutumée, la musique constitue le cœur battant de cette traversée. Sur scène, Yaron Engler, collaborateur musical de la création, Sabio Janiak et Alex Paton passent d'un instrument à l'autre avec une ardeur brûlante, se déchaînant dans une performance qui participe pleinement à la dramaturgie. Les séquences jouées en direct alternent avec des nappes électroniques parfois volontairement étouffées, dont la diffusion dialogue avec le jeu des rideaux qui filtrent autant le regard que le son. Les costumes accompagnent eux aussi la perpétuelle métamorphose à l’œuvre. D'une sobre tenue quotidienne à la flamboyance d'une robe de soirée, ils changent constamment, participant à la diversité des univers déployés. Le fait de se dévêtir devient en soi un geste chorégraphique, chargé d'une dimension symbolique : abandon d'une identité, mise à nu émotionnelle, renaissance possible.

Au-delà de cette évocation de la psyché humaine, Theatre of Dreams célèbre la puissance libératrice de la danse. Les séquences collectives prennent des allures de rituels où l'épuisement physique devient une forme de catharsis. Plus les corps se donnent sans retenue, plus ils semblent atteindre un état d'apaisement. Cette joie communicative culmine lorsque les interprètes invitent le public à les rejoindre au bord du plateau pour partager un moment festif grâce à la danse. Cette initiative achève de dissoudre la frontière entre ceux qui regardent et ceux qui vivent l'expérience, rappelant que, chez Shechter, la danse demeure avant tout un acte profondément collectif, et éminemment politique. Theatre of Dreams donne ainsi à vivre une traversée, un vertige, un rêve éveillé dont on ressort avec la sensation rare d'avoir vu la danse toucher à quelque chose d'essentiel.

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