Il y a chez Hans van Manen cette rare capacité à faire naître l'émotion par la seule justesse du mouvement. Figure majeure du ballet néoclassique européen, le chorégraphe néerlandais a construit, en plus de soixante ans de création, une œuvre où l'épure n'exclut jamais la sensualité, où la géométrie du geste révèle les relations humaines avec une acuité d’une précision incroyable. Dépouillée d’effet narratif superflu, sa danse repose sur une écriture d'une précision absolue, exigeant des interprètes une technique souveraine autant qu'une intelligence musicale et dramatique. Le Dutch National Ballet, auquel van Manen demeura lié durant près de quarante ans, en est aujourd'hui un dépositaire essentiel, comme l'a démontré ce programme construit en un arc chronologique bien pensé et harmonieux au Théâtre des Champs-Élysées. Une soirée idéale pour mesurer l'extraordinaire cohérence d'une œuvre pourtant traversée par des univers musicaux très différents.

Dès Adagio Hammerklavier (1973), la lenteur devient une matière chorégraphique. Hans van Manen décrivait lui-même son ballet comme « une roue qui poursuit son mouvement après une poussée, juste avant de s'arrêter » : la pièce s’avère ainsi construite sur une fascinante décélération. Sur le troisième mouvement de la Sonate Hammerklavier de Beethoven, trois couples évoluent dans un temps suspendu où chaque transfert de poids, chaque respiration, chaque déséquilibre contrôlé acquiert une intensité presque sculpturale. Le vocabulaire demeure profondément classique, porté par un lyrisme contenu, mais quelques inserts contemporains, encore discrets, annoncent déjà le style pleinement affirmé que développera le chorégraphe. Les lignes sont d'une pureté exemplaire, les ports de bras ciselés et les pas de deux exécutés avec une élégance impressionnante.

Le contraste est saisissant avec Solo (1997), brillant exercice de virtuosité masculine. Koyo Yamamoto, Sho Yamada et Guillermo Torrijos y enchaînent les variations avec une aisance déconcertante, mais cette démonstration technique ne se départit jamais d'un caractère espiègle. Les trois danseurs s'amusent visiblement de cette mécanique parfaitement huilée, multipliant entrées et sorties, relais et accélérations fulgurantes avec précision. La vivacité de Bach trouve ici un équivalent chorégraphique relevé de cet humour discret qui traverse souvent l'œuvre de van Manen.

Placée au centre du programme, l’œuvre la plus récente, Frank Bridge Variations (2005) offre sans doute la proposition la plus abstraite et la plus raffinée de la soirée. Sur les Variations on a Theme of Frank Bridge de Benjamin Britten, van Manen construit une chorégraphie qui reflète avec une remarquable intelligence les contrastes opposant les différentes parties musicales. Les cinq couples sur demi-pointes évoluent dans les justaucorps moulants imaginés par Keso Dekker, dont l'esthétique évoque une certaine danse contemporaine à la Forsythe. Sans autre fil rouge que la musique, la pièce consiste en un jeu permanent de lignes, de contrepoints et de constructions spatiales où les corps semblent prolonger l'architecture de la partition. La compagnie y fait preuve d'une maîtrise admirable : placements irréprochables, précision des trajectoires et homogénéité superlative de l’ensemble rendent merveilleusement justice à cette écriture exigeante, subtile et splendide.

Après l'entracte, Two Pieces for Het (1997) resserre le regard sur un seul couple. Riho Sakamoto et Young Gyu Choi donnent à cette rencontre toute son ambiguïté : attirance, hésitation, défiance se succèdent dans un dialogue physique d'une grande sobriété. Sur les musiques d'Erkki-Sven Tüür puis d'Arvo Pärt, van Manen atteint un dépouillement presque méditatif. L'expressivité demeure volontairement retenue, mais cette économie de moyens produit une émotion d'autant plus forte. Quelques regards, rares et minutieusement construits, bouleversent précisément parce qu'ils surgissent avec parcimonie au milieu d'une danse qui refuse le pathos.

Avec 5 Tango's (1977), la soirée s'achève dans une tout autre atmosphère. Sur les tangos d'Astor Piazzolla, van Manen relève le défi délicat de s'approprier un langage chorégraphique extrêmement codifié sans tomber dans l'imitation folklorique. Les décors et costumes très soignés de Jean-Paul Vroom (déjà concepteur de ceux d'Adagio Hammerklavier) déclinent naturellement une palette de rouges et de noirs qui inscrit immédiatement la pièce dans son univers. Les ports de tête, la tension des silhouettes, les ruptures et les jeux de séduction restituent l'essence du tango sans jamais sacrifier l'écriture propre du chorégraphe. Anna Tsygankova en particulier impose une présence magnétique, tandis que l'ensemble de la distribution affiche une grande précision rythmique. Quelques légères imperfections dans certains passages d'ensemble rappellent la difficulté d'assimiler un style aussi spécifique, mais cela demeure anecdotique au regard de la qualité générale d’interprétation et à l’excellence du Dutch National Ballet démontrées pendant l’intégralité de la soirée.























