À la fin de son récital, Jonathan Fournel reste un temps immobile sur son tabouret, décidant quel bis il offrira au public de l’auditorium de La Seine Musicale. Ce sera finalement le premier Intermezzo de l’opus 117 de Brahms, dont il révèlera la polyphonie sans en sacrifier la structure générale. Une pensée pour les éclairagistes de la salle : alors qu'à chacune des quatre pièces qui composaient le programme était associé un jeu de lumière défini, il a fallu improviser. Résultat, après un début reprenant l’ambiance orange aux effets boisés de la Wanderer Fantasie de Schubert qui précédait, un fondu de lumière très réussi épousera le decrescendo en fin de pièce.
Cette Wanderer Fantasie avait révélé le talent de chanteur du pianiste. Pas au sens propre bien sûr : il s’agit ici de son aptitude à délivrer chaque nouveau thème avec le naturel lyrique du lied, forme schubertienne par excellence, grâce à un toucher aérien et une science de la respiration aboutie. Fournel n’oublie pas pour autant de construire une interprétation tout en contrastes. Les accents qui ponctuent l’œuvre sont bien présents, notamment dans les premières mesures, mais le musicien réussit à conserver une dynamique de fond et évite de trop marquer les temps. Cette fantaisie avance sans cesse, avec de nouvelles surprises à chaque bifurcation : quelques accords suspendus au début qui adoucissent un toucher très direct, une atmosphère dense et brumeuse au début de l’« Adagio », quelques fulgurances lisztiennes très « grand piano » avant la fugue finale.
Dans une autre esthétique, la première pièce du programme, la Sonate op. 110 de Beethoven, avait déjà montré l’affinité de Fournel avec le répertoire de la fin du classicisme et du début du romantisme. Le pianiste y bâtit une grande arche, tandis que chaque mouvement rivalise d’éloquence. Chaque mouvement, chaque phrase, et même chaque motif : en multipliant les attaques et les intentions sur presque chaque note, le musicien prend le risque de tout fracturer mais réussit à maintenir une ligne cohérente. C’est le cas en particulier au début de l’« Allegro » liminaire, gorgé de douceur et de pureté, avant que quelques arpèges virtuoses fluides ne fassent penser que l’œuvre est finalement presque trop facile pour son interprète.
Un certain suspens structure le scherzo du deuxième mouvement, avec quelques pauses aux reprises, quand le trio central révèle des accents jazzy sans surjeu. L’immense dernier mouvement est un condensé irrésistible d’éloquence : à la manière d'un conteur, Fournel relance le discours de tous les côtés grâce à deux mains pleinement protagonistes, tandis que son travail d’analyse formelle lui permet de restituer clairement la double fugue qui conclut la partition tout en libérant un son fort justement enlisé dans le piano au début de cette séquence.
De ce Beethoven interprété devant un décor présentant des petites planètes sur un fond violet, on retient également la maîtrise pianistique pure d’un instrument moderne dont Fournel utilise toutes les capacités : il se montre capable d'exploiter un clavier extrêmement réactif à sa sonorité volontaire comme de solliciter beaucoup la pédale una corda pour adoucir le timbre. On doute en revanche de ses choix dans Chopin : la première partie de l’Andante spianato et Grande Polonaise brillante file dans une atmosphère trop solaire – à l’unisson des rayonnements rouge et jaune qui recouvrent la scène – pour être véritablement captivante. La polonaise ne manque pas de rythme ni d’élan à proprement parler, mais la carrure reste bien cachée, sans point d’appui fort. Le tempo semble s’emballer vers la fin, au point que les guirlandes de notes se bousculent et perdent leur intelligibilité, sans que le spectre de la sonorité certes brillante s’élargisse outre mesure.
C’est au retour de l’entracte, dans un environnement d’arabesques au teint rosé, que le spectre s'élargira, au cours des méconnus Contes de fées op. 20 de Medtner, pièces rappelant explicitement les Études-Tableaux de Rachmaninov. Fournel y adopte une approche du piano résolument verticale. Le premier numéro passe comme une comète brulante d’expressivité, avant que le second n’impressionne par sa justesse polyphonique. L’ostinato à la main gauche semble parfois provenir d’une troisième main, puis le geste de Fournel embrase l’œuvre en libérant la puissance de l’instrument jusque dans l’ultime note grave assénée. On en aura vu et entendu de toutes les couleurs !
