« Les plus beaux quatuors de Mozart » : c'était lundi soir la promesse du Collège des Bernardins, qui propose toute une saison Mozart dans le chaleureux cocon de son petit auditorium niché sous les toits. Les plus beaux ? Affaire d'appréciation, mais ils sont assurément révélateurs du parcours du Salzbourgeois dans le genre, comme le rappelle, dans une introduction aussi sobre qu'instructive, le premier violon du Quatuor Tchalik, Gabriel de son prénom. Un mot de cet ensemble atypique : ce sont quatre frères et sœurs (avec Louise au second violon, Sarah à l'alto et Marc au violoncelle – et il y en a un cinquième, pianiste, Dania, avec qui le quatuor se produit très souvent) qui ont remporté en 2018 le Premier Prix du Concours Mozart de Salzbourg ainsi qu'un prix spécial du jury pour la meilleure interprétation d'un quatuor de Mozart.

Le Quatuor Tchalik © Alex Kostromin
Le Quatuor Tchalik
© Alex Kostromin

La soirée va aller crescendo, tant du point de vue de l'intérêt des œuvres que de l'engagement interprétatif des musiciens. Avec le Quatuor K160, on peut tout d'abord admirer le savoir-faire d'un jeune homme de 17 ans qui, séjournant avec son père à Milan durant l'hiver 1772, s'approprie le style du divertimento à l'italienne pour donner consistance à la forme du quatuor, tel qu'il la magnifiera la maturité venue. La substance de ce sixième des quatuors dits « milanais » est assez superficielle, même si Mozart réserve quelques surprises à ses auditeurs : ainsi les premières mesures de l'« Andante » initial laissent de côté le premier violon qui ne rejoint ses comparses qu'une fois que ces derniers ont exposé le premier thème en forme d'aimable sérénade. Les Tchalik semblent d'abord empruntés, voire crispés, avec un son d'ensemble peu flatteur. Ils ne se détendront pas complètement dans l'« Allegro » et le « Rondo » et manqueront un peu de ce « grazioso » qui irrigue toute l'œuvre.

Le saut qualitatif sera très net avec le Quatuor K465, le dernier des six quatuors dédiés à Haydn, surtout connu par son sous-titre « Dissonances ». Plus rien à voir avec la galanterie des quatuors milanais : les Tchalik se montrent d'emblée plus familiers d'un chef-d'œuvre qui continue d'intriguer par ses 22 mesures initiales ; sur un do répété au violoncelle, Mozart s'emploie à dérouter l'auditeur par une succession d'accords dissonants, en maintenant une ambiguïté tonale, une tension harmonique qui ponctueront toute l'œuvre jusque dans son finale. Nos quartettistes, encore un peu timides dans ces mesures initiales, vont trouver rapidement les voies d'un discours plus charpenté, d'une harmonie plus dense entre leurs quatre voix – même si l'alto de Sarah Tchalik pourrait être moins discret.

Mais les acidités qu'on percevait dans le quatuor précédent ont laissé place notamment chez le premier violon à un cantabile peut-être hérité de son apprentissage auprès du regretté Günter Pichler, le fondateur du Quatuor Alban Berg. Les Tchalik élargissent la gamme de leurs nuances, adoptent ces postures rythmiques si caractéristiques du Mozart de la maturité dans le menuet et son trio, et débordent d'énergie dans l'« Allegro molto » final, en un hommage éblouissant à Haydn. Les silences, les ruptures, les surprises, les audaces du développement pourraient être signés du grand aîné tant aimé !

En 1790, Mozart reçut une commande de six quatuors à cordes de la part du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, lui-même excellent musicien et violoncelliste accompli. Il n'en écrira que trois, le K589 étant l'avant-dernier des 23 quatuors de sa plume. Gabriel Tchalik a eu raison de parler de sommet, d'aboutissement, termes qui ne sont en rien galvaudés ici. Ce sera aussi le sommet de ce concert. D'abord parce que la construction de l'œuvre – de son premier mouvement en tout cas – fait plus penser à une pièce concertante, où le violoncelle a la part belle, dédicataire oblige ! On est vraiment heureux d'entendre la chaleureuse pudeur de Marc Tchalik, auquel ses frère et sœurs répondent avec une grâce, une douceur qui sont aussi belles à voir qu'à entendre.

Mais ces interventions quasi solistes n'ont rien d'artificiel, Mozart usant d'un contrepoint aussi subtil que délicat. À moins d'un an de sa mort, le compositeur quitte rarement les rivages de la sérénité du si bémol majeur qui baigne tout le quatuor. Le « Larghetto » n'est que douce confidence sous les archets fusionnels des Tchalik. Leur allégresse nous gagne dans un finale follement élégant qui se referme sur la pointe des pieds.

Le Quatuor Tchalik © Alex Kostromin
Le Quatuor Tchalik
© Alex Kostromin