Si le glas sonne dès les premières mesures de ce War Requiem de Benjamin Britten, la musique était à l’honneur lors de ce concert au Victoria Hall de Genève sous la direction attentive et colorée de Charles Dutoit, portant l'Orchestre de la Suisse Romande en terres anglaises et dans l’évocation des horreurs de la seconde guerre mondiale.

Charles Dutoit © Chris Lee
Charles Dutoit
© Chris Lee
Le War Requiem, achevé en 1962 et créé dans la foulée, propose un dialogue entre le requiem latin et les vers en anglais de Wilfred Owen, ainsi que l’alternance entre, d’un côté, la soprano solo, la masse chorale et orchestrale et d’un autre, un petit groupe d’instrumentistes chambristes accompagnant le baryton et le ténor solos dans un rôle plus narratif.

Œuvre forte, elle transporte l’auditeur dans une palette large d’émotions portées par un Charles Dutoit subtile et inspiré, s’inscrivant dans la droite ligne d’un Ansermet, créateur à Genève de plusieurs œuvres de Britten - dont notamment le « Viol de Lucrèce » ainsi que la « Cantata Misericordium » crée pour commémorer le centenaire de la Croix Rouge en 1963.

La direction du Maestro est sensible et équilibrée et relève tant les aspects intimistes des pages dévolues au ténor et à la basse solo associés au petit ensemble instrumental, que les aspirations plus grandiloquentes et fastueuses du tutti orchestral et choral. Il parvient à rendre à ces évocations le drame de l’intime, témoin de l’enfoui, tout en maintenant un souffle inquiétant au texte du Requiem.

La très belle introduction du Zürcher Sing-Akademie augurait du meilleur tant l’homogénéité du groupe est patente. Partenaire principal de l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich depuis sa crération en 2011, le chœur est constitué d’un noyau fixe de professionnels mais inclut aussi des chanteurs en formation. Fort de cette belle philosophie, le chœur brille tout au long de la performance. On apprécie particulièrement les couleurs du chœur a capella sur le « Kyrie Eleison », le relief superbe offert au « Tuba mirum » et l’admiration soulevée dans les mille murmures du « Pleni sunt Coeli». Les sopranos, séraphiques sans être exagérément éthérées et détimbrées, offrent un pendant idéal au pupitre de mezzos mordorées et idéalement présentes. Les voix masculines ne sont pas en reste : nuancés, les ténors échappent aux stridences et acidités toujours possibles dans ce pupitre et les basses offrent un son concentré et particulièrement éduqué. Tout au plus regrette-t-on un texte souvent pâteux. 

Le texte, cet art difficile du chant. Le ténor britannique Toby Spence l'illumine de mille et une nuances, sa voix se mariant particulièrement bien à celle du baryton-basse Hanno Müller-Brachmann qui sublime l’évocation « Bugles sang » entouré de la flûte, hautbois et clarinette dans une de ces ambiances que Britten affectionne, distillant le frisson de « ces voix depuis longtemps résignées au désespoir ». 

Le « Liber scriptus » aura porté le texte avec force, interprété par la voix riche et sombre de la soprano russe Tatiana Pavlovskaya. Malgré un vibrato conséquent, assez lointaine vocalement d’une esthétique purement anglaise, la soliste apporte une émotion touchante tout au long de l’œuvre et son « Lacrymosa », en droite ligne de celui de Verdi, aura assurément réveillé les morts. Des voix plus focalisées, telles que celles de Julia Varady, ou plus près de nous, Sandrine Piau, Laura Claycomb ou Miah Persson, rassemblent certainement les qualités vocales plus adéquates, pour ne pas dire idéales, pour éveiller l’émotion fragile du génie brittenien. 

Pour couronner un plateau de haute volée, « L’Offertorium » et le « In Paradisum » sont l’écrin parfait pour entendre le beau travail de la Maîtrise du Conservatoire Populaire de Musique de Genève, sous la direction de Magali Dami, ensemble homogène et subtil, dont les jeunes voix rendent la saveur particulière à l’œuvre de Britten.

Soirée mémorable donc, les artistes ayant relevé le défi d’une œuvre impressionnante qui nécessite des interprètes de talent, et surtout un chef qui parvient à rendre ce voyage entre l’intime et la fresque immense le plus fluide possible. Défi relevé avec brio !