À Vienne, ce soir du 31 décembre, on a le choix entre La Chauve-souris au Staatsoper... et La Chauve-souris au Volksoper ou, si on veut échapper à l'opérette de Strauss, la Neuvième Symphonie de Beethoven au Konzerthaus – le concert du Nouvel An au Musikverein (donné trois fois le 30, le 31 décembre et le 1er janvier) est quant à lui inaccessible. L'événement pour les Viennois, ce n'est donc ni l'ouvrage représenté, ni la 191e représentation de la mise en scène d'Otto Schenk qui date de 1979 mais les débuts à la scène du ténor star Jonas Kaufmann en Eisenstein (après avoir chanté le rôle dans une version de concert à Dresde en 2018).

Pour nous, c'est l'occasion de conclure les célébrations du bicentenaire de la naissance de Johann Strauss fils (1825-1899) dans les lieux et avec les musiciens qui perpétuent certes une tradition mais surtout expriment l'esprit d'une œuvre consubstantielle à Vienne. En effet, même inspirée d'une pièce française (Le Réveillon, de Meilhac et Halévy), cette Chauve-souris, créée en avril 1874, dit tout d'une époque – la révolution industrielle et le krach boursier de 1873 qui a ruiné la grande bourgeoise – puisque le vaudeville s'ouvre sur un quiproquo : le riche époux de Rosalinde, Gabriel von Eisenstein, doit purger une dizaine de jours en prison pour non-paiement de ses dettes et insulte à un juge ! Il y sera remplacé par un chanteur d'opéra qui roucoule sous les fenêtres du couple. Tout le reste ne sera que masques et tromperies et surtout cruelle et toujours actuelle satire du temps, puisque c'est un prince russe (Orlofsky) qui se vantera de ses millions pour régaler toute la compagnie désargentée au deuxième acte.
On ne connaît le chef Markus Poschner que par une récente intégrale au disque des symphonies de Bruckner ; sera-t-il à la hauteur des souvenirs que nous ont laissés Carlos Kleiber, Karajan, Böhm et beaucoup plus récemment Marc Minkowski ? L'ouverture est impitoyable et, plus sans doute que dans tout autre ouvrage, elle signe la conception du chef et la force ou la faiblesse de la réalisation à venir.
N'était le son à la fois moelleux et brillant qui caractérise les musiciens viennois et qui agit toujours comme un baume pour l'oreille, on a quelques réserves sur cette ouverture ce soir bien en place mais qu'on attendrait plus exaltée, vibrante, audacieuse. La fantaisie viendra dès le premier acte avec les apparitions successives du ténor amoureux, de la bonne Adèle, de la maîtresse de maison Rosalinde et de son inconstant époux Gabriel. Poschner a un sens aigu du théâtre et du comique de situation, que la mise en scène de Schenk, pour convenue qu'elle soit, exalte adroitement.
Les chanteurs en font parfois des tonnes pour caractériser leur personnage, mais le public ne demande que cela. L'Adèle d'Ilia Staple nous tirerait presque des larmes en prétextant une tante malade pour se rendre à la fête, sa maîtresse – l'impériale Rosalinde de Diana Damrau – tient tout son petit monde, mari, amant, servante, à distance en attendant de les ridiculiser en fausse comtesse hongroise au deuxième acte avec son éblouissante csardas. Adrian Eröd en docteur Falke nous semble vocalement en méforme. Par contraste, Jonas Kaufmann (Eisenstein) dosera savamment ses prises de risque dans un rôle de ténor-baryton qui n'est pas le plus exigeant vocalement mais qui sollicite constamment l'excellent comédien... et danseur qu'il se révélera être.
Le deuxième acte est le cœur de l'ouvrage puisque le bal et le grand dîner chez Orlofsky sont le lieu de toutes les surprises et des supercheries démasquées. Le public applaudit le spectaculaire changement de décor qui ouvre sur une immense salle de dîner et de bal. Comme c'en est la coutume, la polka rapide Unter Donner und Blitz donne lieu à une chorégraphie débridée, à l'invitation du maître des lieux, l'impeccable Daria Sushkova dans le rôle travesti d'Orlofsky. Mais une immense nostalgie nous gagne lorsque tous les convives entonnent à mi-voix leur ode à l'amitié (« Brüderlein, Schwesterlein ») plus précieuse que la fortune ou la gloire.
Le troisième acte – qui se déroule dans la prison au petit matin du réveillon – paraît en revanche très long, puisqu'il fait intervenir le personnage du gardien Frosch, rôle parlé, tenu en bon dialecte viennois par un acteur de cabaret. On sourit à ses saillies sur Trump ou Poutine, mais on attend avec une impatience bientôt récompensée le grand air d'Adele (« Spiel ich die Unschuld vom Lande ») et la réconciliation générale (« O Fledermaus, O Fledermaus ») qui s'achève dans une ode au champagne « qui est la cause de tout ce qui vient de se passer » !

