Un mouvement identique répété encore et encore par plusieurs personnes en même temps peut susciter de nombreuses interprétations : s’agit-il d’un conditionnement, d’un automatisme, d’un signe de ralliement, d’une échappatoire symbolique, d’une tentative de vivre ensemble ? Dans Shiraz présenté la semaine dernière au Théâtre des Abbesses, Armin Hokmi invite chacun à interpréter à sa guise le geste fondateur du spectacle, l’oscillation très simple d’une main levée devant le visage – une sorte de posture en tension adoptée par les sept interprètes et maintenue (ou retrouvée) quasi tout au long de la pièce. Ce socle esthétique en apparence banal permet à la tension nichée au creux des coudes et au fond des yeux des danseurs de s’épanouir peu à peu et de métamorphoser les corps, restructurant les énergies individuelles pour les transformer en une force collective qui apparaît alors évidente, comme révélée soudain tandis qu’elle était présente depuis toujours.

Avant même le début du spectacle, la musique électronique répétitive en place a déjà enclenché le mécanisme de synchronicité entre les individus réunis sur scène, dont la concentration imperturbable contraste avec le brouhaha du public en train de s'installer. Parfaitement éclairés, les deux danseurs et cinq danseuses effectuent de très menus pas en rythme, leur main droite près de leur front, leurs hanches se balançant naturellement et harmonieusement. Une impression de calme et d’authenticité prévaut, du fait de la petitesse et de la régularité des ondulations, de l’effet produit par les costumes clairs mais pas austères grâce aux couleurs nombreuses se mélangeant de manière stylisée sur les hauts, et aussi en raison de la fixité des regards, plus doux que résignés, un peu absents, occupés ailleurs. La main en hauteur semble dotée d’une importance fondamentale ; on pourrait penser qu’elle a pour fonction un peu magique d’orienter les protagonistes dans l’espace, ou plus symboliquement de les guider dans une quête intérieure qui a lieu coûte que coûte au sein d’un environnement changeant.
Le cadre épuré, apaisant et peu à peu hypnotique mis en place pendant plusieurs dizaines de minutes s’évapore lorsque la lumière neutre et pleine laisse la place à une semi-pénombre rougeoyante, traversée de quelques chatoiements. Sans changer radicalement d’attitude ou de gestuelle, les interprètes gagnent en fluidité et en célérité dans leurs déplacements ; les séquences – toujours dansées de manière identique collectivement – comportent des gestes plus contrastés et à l’amplitude moins contrainte. Paradoxalement, on distingue plus clairement les personnes qui se cachent derrière ces enchaînements uniformes. Les intentions commencent à prendre forme, comme si la nuit faisait naître la liberté et, lorsque la lumière revient, les regards qui avaient été gardés en dedans (au creux de la main ou vers le sol) se mettent à accueillir l’autre. Les moments où deux êtres se croisent deviennent ainsi rencontres, plutôt que contournements impassibles.

L’évolution très intéressante de la musique signée EHSXN et Reza R emprunte un chemin similaire : les basses d’abord assénées avec une régularité parfaite ont laissé émerger des saillies rythmiques et des événements sonores, se transformant en texture rap/RnB qui invite au « flow » et suggère que les mouvements effectués portent des discours. La tension du début, à savoir l’attention portée par chaque danseur sur sa manière de se mouvoir avec précision et sans détonner, s’est muée en une sorte d’électricité revendicatrice, joyeuse, vibrante et énergisante. Plusieurs tableaux permettent d’apprécier de minuscules capsules de danse, toujours à l’unisson dans les mouvements et laissant pourtant apprécier des intentions différentes selon les interprètes.
In fine, il se dégage quelque chose de profondément politique de cette œuvre-univers, étonnant huis clos à la portée universelle. Son titre fait référence à l'ancien Festival des arts de Shiraz, en Iran, où sont passés beaucoup de grands artistes de tous horizons dans les années 1960-70. Peut-être que c’est cela, ce qu’on retrouve au cœur de l’écriture inspirée d’Armin Hokmi : un esprit d’insoumission et de résistance.



