Née en Argentine et formée notamment par Alain Platel (Les Ballets C de la B), Gabriela Carrizo est la co-fondatrice de la compagnie de danse-théâtre belge Peeping Tom au côté de Franck Chartier. Basée à Bruxelles, Gabriela Carrizo est une artiste associée du KVS (Théâtre royal flamand) et a collaboré avec de nombreuses compagnies européennes telles que le NDT (Nederlands Dans Theater) ou le Ballet de l’Opéra de Lyon.

Le tandem de Peeping Tom : Gabriela Carrizo et Franck Chartier © Jesse Willems
Le tandem de Peeping Tom : Gabriela Carrizo et Franck Chartier
© Jesse Willems

Laurine Mortha : Alors que les activités sociales et culturelles reprennent prudemment, pouvez-vous revenir sur les impacts de la crise sur l’activité de Peeping Tom ?

Gabriela Carrizo : Une première question s’est posée au sujet de la tournée de Moeder au Japon qui aurait dû avoir lieu en mars. Nous n’avions pas encore pris la mesure de la crise à ce moment-là. Finalement, la tournée de Moeder au Japon et à Aix-en-Provence a été annulée et une vague d’annulations de toutes les dates de la tournée de Kind a suivi (elle aurait dû avoir lieu en Europe en avril, mai et juin). Nous devions aussi travailler à partir de mai sur Triptych, qui est la reprise de The Missing Door, The Lost Room et The Hidden Floor créées pour le NDT, et là encore, nous avons dû décaler les répétitions. Enfin, nous réfléchissions à un programme spécial pour célébrer les 20 ans de la compagnie Peeping Tom au KVS en décembre. Nous avions en tête de reprendre la trilogie Vader/Moeder/Kind, de proposer des ateliers, un concert et une fête, mais nous ne savons pas si cela pourra avoir lieu car le KVS a prévu de redémarrer avec des formes plus petites en début de saison. Aujourd’hui tout reste encore assez incertain, certaines dates pourront être reportées, d’autres non, et nous attendons encore beaucoup de confirmations. Nous avons en tout cas essayé de compenser cet éloignement de la scène en mettant en ligne les versions intégrales de certains de nos spectacles sur notre site.

LM : Cette crise a-t-elle en revanche été un moment de réflexion, voire d’inspiration pour vous ?

GC : Franck [Chartier, co-fondateur de Peeping Tom, ndlr] a été productif et a profité de cette période pour avancer sur la préparation de l’Opéra Didon et Enée pour le Grand Théâtre de Genève qui aura lieu en mai 2021. De mon côté, je suis passée par plusieurs états en ayant parfois du mal à me libérer du sentiment d’incertitude. J’ai surtout profité de cette période pour questionner mon travail créatif. J’ai été sollicitée pendant le confinement pour donner des cours en ligne aux étudiants de l’Institut des Arts de Barcelone, et cela m’a poussée à analyser mes anciennes créations, comprendre comment on avait abordé certains problèmes, expliquer comment nous travaillons avec des associations d’idées conscientes et inconscientes. J’ai eu l’impression de rouvrir un livre de photos et de le redécouvrir avec un point de vue nouveau. J’ai voulu structurer une méthodologie qui puisse être transmise à des écoles d’art, mais je sens que ce questionnement sera aussi utile pour les projets à venir. J’ai également profité de ce moment pour réfléchir à notre projet de studio, ouvert à Bruxelles en début d’année, dans le but d’en faire un espace vivant. Nous souhaiterions pouvoir y organiser des workshops, mais pour l’instant rien ne peut avoir lieu. Plus généralement, je me suis réinterrogée pendant cette période sur les idées sur lesquelles je travaillais avant, en me demandant si elles prenaient une autre dimension, ou au contraire devenaient banales à la lumière de ce qui se passait.

LM : Sur un plan plus personnel, comment avez-vous été touchée par cet arrêt brutal d’activité ?

GC : Cet arrêt brutal que nous avons vécu a plusieurs particularités. Premièrement, ce n’est pas un arrêt que nous avons décidé, prévu, pour lequel nous nous proposions un but. C’est arrivé soudainement et de façon contrainte. Deuxièmement, ça n’a pas été un « arrêt calme », mais plutôt un moment rempli d’émotions : peur, incertitude, frustration. Enfin, c’est une expérience collective. C’est donc un moment particulièrement intéressant et qui entre vraiment en résonance avec les thèmes sur lesquels Peeping Tom travaille : l’inconscient, la restriction, l’angoisse. Je suis curieuse de voir ce qui émergera de cette période, comment ce vécu collectif s’exprimera dans le travail de création qui redémarrera très prochainement. Nous créons beaucoup à partir des improvisations et du vécu de nos danseurs qui sont en fait des interprètes-créateurs. En plus de cette expérience particulière, l’étrangeté de la reprise liée à tous les protocoles sanitaires que nous devrons mettre en place sera aussi intéressante à observer, et elle engendrera sûrement un autre comportement physique. Aujourd’hui nous n’avons pas encore pris conscience de tout, le monde est mouvant et les choses affleurent en permanence. Nous sommes comme un bateau à la dérive, qui ne voit pas encore la Terre.

<i>Triptych</i> © Louis-Clément da Costa, Peeping Tom
Triptych
© Louis-Clément da Costa, Peeping Tom

LM : Comment vous projetez-vous dans la reprise ?

GC : Nous participerons en juillet au Grec Festival de Barcelone, qui a lieu dans un amphithéâtre à ciel ouvert et nous avons commencé les répétitions en studio avec tout un protocole de tests et de quarantaines pour les artistes qui viennent de l’étranger. Nous devions présenter la pièce Triptych, que nous raccourcirons en Diptych pour des raisons de sécurité et de logistique, mais aussi parce que nous avons été contraints de démarrer les répétitions un mois plus tard que prévu. Cette création devrait avoir un vrai sens pour le public car elle se passe dans un huis clos, avec des personnages traversés d’angoisses, en proie à des conflits intérieurs, qui cherchent la sortie. Ces personnages sont comme nous en ce moment, ils sont à la dérive, mais une dérive qui est peut-être aussi un moyen de découverte. Il est possible également que nous participions fin août au Festival de Kalamata, lui aussi dans un théâtre ouvert, ce qui nécessitera d’adapter complètement la pièce car ce lieu ne pourra pas nous offrir les mêmes possibilités techniques. Enfin, ce contexte donne un vrai sens à nos projets de création dans de nouveaux espaces : à l’Opéra, pour Franck, et au Musée KMSKA à Anvers où nous sommes artistes-résidents. L’univers des musées, espaces monumentaux, m’intéresse beaucoup (ma création Moeder avait par exemple comme toile de fond un univers muséal).

LM : Vous lancerez-vous bientôt dans une nouvelle trilogie, un nouveau cycle ? 

GC : Il est trop tôt pour le dire. Une trilogie des émotions, peut-être ?