C’est seulement lorsque Raphaël Pichon fait éructer, sec comme un coup de trique, le dernier accord de l’œuvre, que le spectateur se sent libéré de cet étau qui progressivement l'a enlacé depuis le début de Werther à l’Opéra-Comique. Tout au long de la première partie, l’air de rien, le climat foncièrement bon enfant et harmonieux mis en avant par les forces orchestrales de Pygmalion est trompeur. On sent bien une menace sourdre, croissante, derrière ce paysage familial où le Bailly fait répéter les enfants dans des chants de Noël au mois de juillet. La tragédie est bel et bien inéluctable : Werther aime Charlotte qui s’est engagée auprès d’Albert. Une affaire pliée en six mois, entre l’été et Noël.
Le drame est intime, Pichon s’engage en ce sens. Pour travailler au plus près la sonorité de la partition de Massenet, dans cette salle Favart où l’œuvre fut créée en 1893, il dispose et dirige l'orchestre de façon à valoriser les couleurs chaudes et l'esprit chambriste d’une composition où les variations de climats et de timbres entre instruments sont l’écho d’un dialogue déraisonnable entre le cœur et l’âme des personnages. Massenet, le coloriste, serait certainement tout ébaubi devant la sonorité si chaude et enveloppante du saxophone alto de Joakim Cielsa dans l’air de Charlotte « Va ! laisse couler mes larmes ». Mais c’est la harpe de Marion Sicouly qui joue l’électrocardiogramme de l’œuvre, autopsie d’un cœur simple, où chaque note pincée est comme une goutte de poison qui s’ajoute à la précédente.
Pichon nous tient, implacable, vertical, ne laissant rien au hasard, construisant cette trajectoire au long cours. À l’entracte, le suspense est véritablement à son comble. À travers des accents acérés herrmanno-hitchcockiens, Pichon établit un climax au milieu de la deuxième partie, quand Werther revient, hagard, chez Charlotte. Ce sera le seul moment où l’orchestre rugira littéralement, mais toujours sec, à l’os, ménageant au maximum les effets d’emphase. Le chef resserre, compresse sans cesse, comme pour mettre une bonne fois pour toutes à distance un certain romantisme facile, trompeur, loin de notre époque. En ce sens, il s’aligne parfaitement avec le travail scénique de Ted Huffman qui vient précisément déjouer toute effusion pour tendre vers une Charlotte désemparée et impuissante, engluée dans sa situation, et un Werther qui ne laisse rien paraitre, rongeant son frein jusqu’à la torture.
Certains s’étonneront de la littéralité de la proposition du metteur en scène, dans cette production où tout ce qui est dit est ce qui est montré, mais elle est là aussi seulement d'apparence. L’épure contemporaine d’un plateau vide occupé par les seuls accessoires nécessaires à l’action s’allie à une redoutable efficacité dramatique dans la direction d’acteur, passant avant tout par une mise à nu des enjeux, du texte et des acteurs eux-mêmes. Rarement on aura entendu le livret aussi clairement. Alain Françon, au théâtre, est le chef de file de ce classicisme contemporain où les textes acquièrent souvent une acuité et une vérité intemporelles. Avec ce Werther, Huffman est de cette école.
Scénographiquement, un long changement de lumière suffit pour sentir la soirée passer juste avant que les convives rentrent du bal à l’acte I. Ce sont ces détails, pouvant être multipliés à l’infini, qui racontent beaucoup sur l’approche naturaliste et vivante de cette mise en scène : Charlotte qui priant Dieu s’assoit en tailleur, Werther qui lit vraiment ses vers dans son « Pourquoi me réveiller » ou qui, à son entrée, dit simplement ses couplets à la nature en s’asseyant en bord de scène, au-dessus de l’orchestre…
Julie Roset (Sophie) est impeccable de fraicheur, d’évidence et de spontanéité, survolant sa partition à l’image de l’oiseau-rire qu’elle chante avec tant de dextérité à l’acte III. De même Adèle Charvet, poreuse au drame qui lui tombe sur les épaules, est somptueuse en Charlotte. Elle se risque à des émotions tellement bien senties – son « Va ! » éruptif, pour laisser couler ses larmes. John Chest en Albert, discrètement fat, est « l’homme de trop » qu'il nous faut.

Dans le rôle-titre, Pene Pati pourrait sortir grand héros de cette soirée s’il n’avait pas eu quelques accros en première partie, et surtout s’il se laissait davantage impacter par la mise à nu psychologique que lui propose Huffman, dans ce projet qui fait appel à une grande technicité du jeu. S'il poussait plus loin le côté gourd et gauche de son personnage, le ténor samoan pourrait profondément nous émouvoir. Gage à lui de transformer l'essai lors des prochaines représentations, dans ce projet de haut vol tant musicalement que théâtralement.

