À sa création à Rouen fin janvier 2025, alors qu’au Vatican le pape François venait juste de canoniser les seize carmélites de Compiègne guillotinées sous la Terreur et qui ont inspiré à Georges Bernanos puis Francis Poulenc leurs Dialogues des Carmélites, la production de Tiphaine Raffier avait fait grand bruit. C’est donc une curiosité certaine qui nous amène à découvrir sa reprise à l’Opéra national de Nancy-Lorraine.
Qui plus est, celle-ci est dirigée non plus par le très talentueux Ben Glassberg mais par le non moins esthète et prometteur Marc Leroy-Calatayud. Est-ce parce que nous l’avions laissé à Lausanne dans un Fortunio tout en demi-caractère, qui révélait merveilleusement les filiations d’André Messager de Rameau à Massenet, que se sont révélés ici particulièrement saillants le soin, l’attention et la délicatesse avec lesquels le chef s’empare de cette œuvre, tout en l’inscrivant dans une certaine tradition d’équilibre et d’élégance à la française ?
Dans cet opéra par moment tout à fait imposant et massif où Poulenc ne fait pas toujours dans la dentelle, Marc Leroy-Calatayud s’essaie à une forme de pudeur orchestrale qui, face à un sujet pareil, est voisine d’une certaine idée de courage.
D’une douce pudeur, il en sera question avec les cors, suscitant une compassion, certainement attendue par les auteurs de ces Dialogues, pour ces martyres mortes à cause de leur foi en la liberté et leur acte de résistance. À plusieurs reprises, le chef fera surgir du discours ininterrompu ces deux accords, leitmotiv de l’œuvre qui vient préméditer le passage sur l’échafaud, ici non pas terribles et implacables mais gonflés de vie. On entendra même dans la partie orchestrale précédant le mémorable Salve Regina final des accents ravéliens proches du Bolero, lame de fond qui accompagne ces sœurs vers la guillotine avec dignité. Sous sa direction toujours juste, l'Orchestre de l'Opéra national de Lorraine montre ses lettres de noblesse.
Cette interprétation s’inscrit en contrepoint d’une proposition scénique admirablement construite et menée notamment dans son réalisme le plus cru. À travers une habile transposition contemporaine et une direction d’acteur très maitrisée, la metteuse en scène Tiphaine Raffier saisit les carmélites dans leur quotidien prosaïque de vie au couvent : les corvées et le passage aux toilettes, la réjouissance devant l’achat d’un nouveau fer à repasser encore dans sa boîte, les lavements de la prieure Madame de Croissy mourante. Sa mort, à la fin de l’acte I, reste un des moments les plus forts de l’opéra, dans la réalité gériatrique d’une fin de vie médicalisée. Helena Rasker nous émeut en essayant de lutter avec dignité dans cette dégénérescence avancée du corps, d’une voix qui marque l’âge du rôle au vibrato fort et nerveux.

Dans cette transposition actuelle, l’humilité de ces femmes entrées en résistance en entrant dans la précarité matérielle de la foi nous apparait d’autant plus, comme lorsque la prieure visite Blanche assise sur un simple pliant et précisant : « n’allez pas croire que ce fauteuil soit un privilège de ma charge ». En parallèle, des extraits de discours révolutionnaires projetés viendront épaissir et recontextualiser cette histoire, en dialogue avec notre époque.
Une certaine perplexité accompagnera en revanche la projection d’un film conçu grâce à l’IA pour traduire les désirs naïfs de Blanche d’une « vie héroïque », et les nombreux et longs changements de décors (machinerie oblige) provoqueront une certaine lassitude, mais ce sera bien peu au regard de l’acuité philosophique déployée par ces Dialogues tout à fait essentiels.
Tout au long de sa vie au couvent, Blanche apprivoisera la mort en apprenant à vivre pleinement sa foi, de la même façon que durant l’opéra, Hélène Carpentier ouvrira sa voix au fur et à mesure, gagnant en assise et en rayonnement, malgré un spectre vocal qui restera univoque ; elle grandira encore. Michèle Bréant (Constance) est juste la soprano du rôle, légère, habile vocalement et agile scéniquement, sûre d’elle dans son insouciance, au point de faire douter et jalouser Blanche. Marie-Adeline Henry en Mère Marie fait entendre des aigus particulièrement projetés et un peu acides qui viennent cependant asseoir la rigueur voire la brutalité de la règle, lorsqu’elle impose le cilice à Blanche. Du côté des hommes enfin la distribution est idéale avec les voix tenues et nobles de Matthieu Lécroart (Marquis de la Force) et Pierre Derhet (Chevalier de la Force), émouvant en frère qui pressent abandonner sa sœur à la mort en la laissant au couvent.
Le voyage de Romain a été en partie pris en charge par l'Opéra national de Nancy-Lorraine.
[Note du 28 janvier, 23h55 : une version précédente de l'article confondait les personnages de Madame Lidoine et Mère Marie dans le dernier paragraphe. Nous adressons nos excuses aux interprètes concernées.]

