À l’instar du Requiem de Mozart par Romeo Castellucci, témoignage des très riches heures du Festival d’Aix-en-Provence et passé au Theater Basel après une longue tournée, La Flûte enchantée mise en scène par Simon McBurney prend désormais ses quartiers dans la cité rhénane suisse allemande. La standing ovation aux saluts que le public bâlois – d’ordinaire d’une réserve toute helvétique – témoignera à cette production confirme son inégalable réussite et cet enchantement qui par deux étés (2014 et 2018), nous avait déjà tant fascinés au pied de la Sainte-Victoire. Jamais deux sans trois !

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La Flûte enchantée au Theater Basel
© Ingo Höhn

Tout, dans cette mise en scène, est à la fois émerveillement et intelligence. Simon McBurney convoque nombre d’outils théâtraux pour mener à bien l’enchantement de cette Flûte : très subtile sonorisation immersive pour recréer des éléments climatiques ou des résonances lors des récitatifs, jouant l’immensité du palais, du temple et la petitesse de l’homme face au conte initiatique ; vidéo live comme quand Papageno cherche sa Papagena dans le public, ou lors d’incrustation de dessins et illustrations croqués à la craie sur le vif et projetés sur scène ; bruitage en direct, comme dans un dessin animé, avec la virtuose Jeanne Larrouturou qui manie aussi bien le bouteillophone, la boite à gravats que la plaque-tonnerre !

Cependant la mise en scène ne donne jamais une impression de surcharge : elle nous saisit par son grand dépouillement et sa profonde unité, entre synthèse et efficacité dramatique, chacun des corps de métiers travaillant vers un même sens. La direction d’acteur puise volontiers ses origines chez Jacques Lecoq, célèbre école française du jeu entre pantomime et masque qu’a fréquentée McBurney. Nous sommes à mi-chemin de la commedia dell’arte et des idées formalistes révolutionnaires du théoricien russe Meyerhold autour du corps de l’acteur comme biomécanique.

Monolithique et abstrait, occupant le centre d’une scène nue et dépouillée de tous ses artifices théâtraux, un large plateau mobile suspendu par quatre câbles s’incarne tour à tour comme surface de projection et espace de jeu. Et la magie opère, toujours dans un émouvant geste de révérence à la musique : quand la flûte est amenée depuis l’orchestre (à fleur de scène, disposition mozartienne de la fosse oblige) puis s’élève dans les airs sitôt nommée ; quand s’agite un chœur de figurants, feuilles de papier à la main, jouant les oiseaux à l’appel de l’oiseleur Papageno, et rejoints en fosse par les musiciens avec leurs partitions ; quand enfin Stéphane Réty interprète avec déférence ses solos de flûtes sur scène, comme lors des épreuves à l’acte II.

André Morsch (Papageno) © Ingo Höhn
André Morsch (Papageno)
© Ingo Höhn

Les séquences avec Papageno sont toujours autant hilarantes et touchantes, quand le rôle est confié à un clown gaffeur et attachant qui sait faire feu de tout bois, ce que réussit parfaitement André Morsch, complice de Nadia Belneeva au glockenspiel ou de Jeanne Larrouturou, qu’il sollicite ou repousse selon son humeur. Et l’on reste impatient de chacun de ses retours sur scène.

La musique est au service de la scène et celle-ci le lui rend bien. C’est à ce cercle vertueux profondément optimiste que le chef Jörg Halubek dirige toutes les forces du Sinfonieorchester Basel, dont on notera la section de cuivres particulièrement éloquente et les bois délicieusement ambrés. Dans ce geste entrainant et joyeux, où l’on entend Mozart panser notre cœur, les décalages avec la scène apparaissent tout à fait secondaires. Et si le plateau vocal n’est certes pas aussi étincelant que pour les deux précédentes productions aixoises, il offre l’occasion à des membres du studio maison OperAvenir de se frotter à des premiers rôles, comme Ervin Ahmeti en Tamino, encore fragile vocalement, d'une émission inégale. Une telle partition scénique et vocale lui offrira certainement l’occasion de se révéler rapidement.

C’est surtout la Pamina de Johanna Wallroth que l’on remarque, notamment dans son « Ach, ich fuhl’s » où la clarté de son timbre et son ouverture permettent de toucher du doigt un de ces moments de grâce où le temps se suspend. Notons aussi les trois dames, Judith van Wanroij, Hope Nelson et Jasmin Jorias, particulièrement soudées et impliquées, tandis que Joyce Bastos (Papagena) n’a besoin que de sa brève apparition dans son duo avec Papageno pour nous mettre du baume au cœur.

C’est un réel cadeau que le Theater Basel, toujours aussi exigeant dans ses choix artistiques, fait ici au public en reprenant ce petit bijou. On vous le dit, enfants dans l’âme de tous pays, courez-y !

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