La marque d’un spectacle mémorable est peut-être la sensation d’assister à l’instant sublimé : beau, dense, éphémère et rare, car fondamentalement non reproductible. Aucun enregistrement ne peut dans le fond saisir cet instant-là, vécu uniquement en direct, dans la réalité matérielle, spirituelle, physique du son et de l’émotion communiqués. Il échappe, et c’est précisément là que réside sa beauté. Le public est alors témoin d’un moment unique où tout semble parfaitement s’inventer avec brio et brillance devant ses yeux. Les artistes doivent assez maîtriser leur matière pour à la fois faire croire qu’elle s’improvise et en même temps s’offrir l’occasion de l’improviser véritablement… Voilà tout le grand art de Peter Mattei et Daniel Heide dans ce Winterreise de Schubert que le Grand Théâtre de Genève programmait au Bâtiment des Forces Motrices pour cause de travaux.

Peter Mattei / Daniel Heide © Dario Acosta / Guido Werner
Peter Mattei / Daniel Heide
© Dario Acosta / Guido Werner

Comment dès lors ne pas repenser à un précédent et tout autant inouï Winterreise avec Matthias Goerne et Maria João Pires à Saanen ? L’œuvre du sensible Schubert révèle les grandes voix. Ici, le monde de Mattei est un théâtre et un récit. Celui d’un homme irrémédiablement seul qui soliloque et sonde sa solitude entre rire, ironie, excès de colère et profonde mélancolie, arpentant la scène autour du piano, majestueux et impérial ou recroquevillé et prostré. Il peut être surpris de lui-même comme dans « Irrlicht », rêveur affable et à l’élégance viennoise dans « Frühlingstraum », aux abois dans la partie centrale de ce même lied. Dans « Der Wegweiser », chaque modulation est l’occasion d’un sourire, et quel enchantement quand il évoque ce « wunderliches Tier » dans « Die Krähe ». Toujours chevaleresque, il charrie avec lui les contes de toute enfance. Et de son 1,93 mètre, il impose et incarne noblesse et aristocratie du chant, héritier des scènes d’opéra plus que de la tradition des lieder ; de là, le théâtre.

Cela s’entend chez ce conteur-né à travers l’obsession du récit, et dans « Letzte Hoffnung » et « Im Dorfe », celui-ci se fait même récitatif d’opéra. Partout et dès le « Gute Nacht » initial, Mattei étire la matière à l’excès dans les passages lents. Le piano s’absente par moments, comme dans « Der greise Kopf », où surgissent des réminiscences du Comte blessé dans Les Noces de Figaro ; ou dans « Mut » où c'est Figaro lui-même, vif et nerveux, qui semble entre ses dents provoquer le « signor contino » ; ou bien encore dans « Rast », où l'on entend l’acidité maligne et pernicieuse du « cortigiani… » de Rigoletto. Car oui, il y a du Verdi dans les ports de voix de « Letzte Hoffnung » et c’est tout à fait à propos. En un souffle qui tient deux phrases, Mattei fait naitre et incarner le Verbe, à vous arracher les larmes.

Le Grand Théâtre de Genève communiquait sur internet en citant un autre article de Bachtrack où Mattei est défini comme « un candidat au titre de la plus belle voix de baryton ». En plus d’y souscrire complètement, il faudrait ajouter que la voix du chanteur de 60 ans, dans la plénitude de ce son charnel, épais et chaud, dans l’art inégalé du legato, dans la suavité hédoniste de mezzos et pianos susurrés parfaitement audibles, atteint désormais son acmé. C’est un château d’Yquem liquoreux, vendangé tardivement sur de vieilles vignes et qui nécessite un long temps d’élevage. Jaune or, car sa voix dans ce Winterreise, comme Yquem, est de la lumière bue jusqu’à l’ivresse.

Daniel Heide le suit comme un frère, un alter ego, une ombre. Il est le partenaire idéal, parce que c’était lui, parce que c’était moi. Il densifie le théâtre de Mattei, le suivant à la trace, c’est-à-dire qu’il donne encore plus corps à ses intentions, dans la douceur moite matinale et automnale du Bösendorfer, jouant des effets de clavier comme une partie de chasse, traquant inépuisablement le sentiment là où il se cache, jamais en surplomb, toujours tapi, tantôt loin, tantôt près, prêt à bondir, mimant les trompettes du bout des doigts dans « Die Post » au son des « mein Herz » claironnants de Mattei, augmentant la bipolarité de chacun des lieder, rasant le clavier d’arpèges, soit sec comme un sous-bois sans eau, soit ruisselant de notes.

Vous n’étiez pas là et vous le regrettez ? Peter Mattei redonnera ce Winterreise avec Daniel Heide, le 25 juillet prochain dans l’église de Verbier. Mais assurément, force de l’instant, ce sera encore autre chose, et certainement de tout aussi inouï.

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