Grand, mince, presque filiforme, le cheveu aussi noir que son costume, Eric Lu entre en scène dans un Théâtre des Champs-Élysées plutôt très bien achalandé pour les débuts en ces lieux du Premier Prix du Concours Chopin de Varsovie, en 2025. L'Américain avait déjà reçu la même récompense au Concours de Leeds en 2018, à l'âge de 20 ans.

Bien calé sur sa chaise qu'il changera pour une banquette après l'entracte, il se lance dans les Variations op. 18 de Brahms. Comme chaque fois que le thème commence, on ne peut s'empêcher de penser aux Amants, le film de Louis Malle qui avait provoqué un scandale malgré son prix spécial du jury à la Mostra de Venise, en 1958, scandale durable qui finira en 1964 devant la cour suprême des États-Unis en raison d'une obscénité qui paraît aujourd'hui bien innocente – et se limitera en France à l'appel au boycottage par Le Pèlerin. Étrange pouvoir proustien de la musique. Louis Malle avait choisi l'enregistrement de Pablo Casals dans la version originelle pour sextuor à cordes que Brahms a heureusement transcrite pour piano. En passant au clavier, la musique perd de ce caractère torride qui a assuré une gloire discographique éphémère à l'œuvre.
Eric Lu est bien inspiré de choisir cette partition pour ouvrir son récital, car il s'y impose dans l'instant même qu'il pose ses mains sur les touches : sa sonorité rayonne, née d'une prise de clavier nette, claire, timbrée. Les accords se suivent avec une autorité qui ne casse pas les phrases, mais les projette avec un élan qui capte l'attention. Le pianiste enchaîne les variations, donnant à chacune son caractère, son éclat, comme ses couleurs, ses élans, les portant aussi par un chant soutenu mais jamais insistant. Le pianiste hausse parfois le ton, avec un emportement passager prenant. Très belle entrée en matière.
Lu aborde ainsi de façon détendue les premier, deuxième et quatrième Impromptus op. 142 de Schubert, compositeur qui lui est cher et qu'il a déjà enregistré chez Warner. Il ne s'y complaît pas dans des tempos inertes, avec cette expression « cimetière » qu'on met à Schubert comme au dernier Brahms ces temps-ci ; sa sonorité est transparente, et s'il met parfois un peu trop de pédale, s'il a une petite incertitude rythmique qui lui fait raccourcir certaines valeurs, cela donne à son jeu une vie, une respiration naturelle qui ne fait jamais de son interprétation la réplique d'un modèle trop mis au point. Lu fait de la musique en assumant le risque d'être surpris dans l'instant même qu'il joue. Mais jamais il n'est pris au dépourvu. Chacun des Impromptus a son atmosphère jusqu'au dernier, course à l'abîme tragique qui saisit l'auditeur et fait applaudir la salle à tout rompre.
Vient la Ballade n° 4 de Chopin que Lu ouvre de façon mystérieuse, dans un sfumato crépusculaire, une sonorité « mouillée », sans aucune attaque, qui va culminer dans le dolce du thème qui en émerge. Ici son art de la pédale et son jeu legato fusionnent de façon merveilleuse. Souple comme une liane, maître dans l'enchainement irrépressible de ce qui au fond est des variations, pris parfois d'une passion contrôlée mais donnant l'impression de ne pas l'être, Lu recrée ce chef-d'œuvre du romantisme en le faisant avancer sans répit. Jusque dans la coda qu'il orchestre en tirant du piano une puissance musicale sans aucune dureté et sans fanfaronnade, mais impliqué de tout son être. Voici une Ballade n° 4 marquante, originale, mouvante.
Curieuse idée que de donner ensuite cette Polonaise op. 71 n° 2, si ce n'est qu'on ne la joue quasi jamais. Alerte, gracieuse, mondaine plus que « nationale », elle est très bien mise en scène par le pianiste dont la Sonate op. 58 va être bien différente. Moins classique, noble et apollinien (à la façon de Rubinstein, Lipatti ou Perlemuter) que tourmenté et humain, Lu prend des risques parfaitement assumés dans un premier mouvement moins magistral et ordonné qu'investi et passionné. Le mouvement lent est chanté dans la profondeur du clavier, d'une sonorité longue et dense et le finale, malgré sans doute une pédale un peu trop inerte et une métrique parfois précipitée, est la vie même, car le pianiste préfère la vérité de l'instant à une perfection plastique qui peut tuer la musique.
Ce récital a été organisé par Jeanine Roze Production.





















