Les trois concerts de la dernière journée du Festival Présences, dimanche 8 février à Radio France, conduisaient à la création française du Concerto pour accordéon de Georges Aperghis tout en donnant à entendre un éventail de genres dont le théâtre musical reste la pierre angulaire.

Georges Aperghis © Christophe Abramowitz / Radio France
Georges Aperghis
© Christophe Abramowitz / Radio France

Le concert de 15h s’ouvre dans l'Auditorium avec une autre création française, celle de Wild Romance, admirablement portée par l’Ensemble Next, constitué d'élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. On y retrouve la soprano Angèle Chemin, qui interprétait la veille un Tingel Tangel mémorable. Ici, la voix se prête à un jeu de start and stop quasi perpétuel avec les dix instrumentistes. Des bribes de phrases répondent aux motifs incisifs des musiciens : souvent longs et tortueusement chromatiques pour les cordes aiguës, courts et percussifs pour le piano, la harpe et la percussion, volontairement en dehors pour le violoncelle. L’Ensemble Next demeure à l’affût. Ainsi, la trame narrative ne perd jamais en tension et aucun détail ne glisse au second plan.

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La création de Félix Roth, engrenages, bénéficie de la même qualité d’interprétation. L’effectif sur scène correspond cette fois à celui des Folk Songs de Berio, programmées dans la continuité. La pièce commence sur un impact sec, geste inaugural qui reviendra tel celui d’un artisan martelant sa matière. De ce choc découle un travail subtil sur la résonance : mélopées de cloches à vache, répétitions d’accords de cordes frottées, cycles processuels où rien ne se répète jamais à l’identique. Les pizzicati du violoncelle répondent aux slaps de la clarinette ; le geste semble mécanique mais parfois la machine s’enraye et l’ensemble se fait strident ou précipite ses mouvements. Cette tension interne donne à l’écriture une vitalité organique totalement captivante.

Aucun grippage interprétatif n’est à rapporter dans le deuxième concert de l’après-midi, imaginé autour de Zig Bang et Tourbillons de Georges Aperghis. Au Studio 104, le contrebassiste Florentin Ginot, la chanteuse Johanna Zimmer et la comédienne Emmanuelle Lafon relèvent le défi de partitions redoutables sans jamais se laisser déborder par la complexité d'une écriture textuelle virtuose. La déclamation intonée frôle parfois la glossolalie tant les textes font affleurer un surréalisme jubilatoire. Ginot donne également de la voix dans It never comes again tout en singeant la soprano dans l’aigu de la contrebasse. Ce moment en trio rappelle combien Aperghis maîtrise l’équilibre fragile entre virtuosité technique, tension théâtrale et liberté d’interprétation.

Le concert du soir, dans l’Auditorium, change radicalement d’échelle. La création du Concerto pour violon « Thin Ice » d’Ondřej Adámek par Christian Tetzlaff et l’Orchestre National de France, sous la direction de Cristian Măcelaru, engage une virtuosité instrumentale aussi intense que la virtuosité vocale convoquée par les œuvres d’Aperghis entendues plus tôt dans l’après-midi. Dans l’euphorie orchestrale d’un thème populaire aux accents hongrois, le soliste impose sa vitalité rythmique en pizzicati puis à l'archet au sein d’une danse échevelée qui se désagrège progressivement pour laisser place à un second mouvement inquiétant. La clarinette contrebasse et le contrebasson font sourdre des graves d’outre-tombe tandis que le violon installe un motif s’achevant sur un demi-ton descendant marqué, qui se propage à tout l’orchestre jusqu’à la fin de l’œuvre. L’Orchestre National de France sonne parfois dans les forte comme un monolithe que Măcelaru n’équilibre pas toujours avec finesse.

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La création Innsmouth de la compositrice grecque Sofia Avramidou bénéficie en revanche d’un orchestre pleinement maître de ses effets. Inspirée du roman de Lovecraft Le Cauchemar d’Innsmouth, la pièce figure l’informe et l’étrangeté avec une efficacité glaçante. Trompettes avec sourdine, râles des cuivres graves, cloches tubulaires, grincements de cordes et percussions tonnerres composent une matière sonore impalpable et inquiétante. L’écriture orchestrale fait mouche à chaque seconde.

Enfin, le Concerto pour accordéon de Georges Aperghis installe un tout autre paysage sonore. Jean-Étienne Sotty met en valeur une écriture souvent construite par accords, tantôt intégrés dans une dynamique collective, tantôt étirés en larges nappes. Le soliste scande, module son timbre et s’agrège à l’orchestre ou s’en détache avec souplesse. Par moments, une ombre le suit, celle de la partie d’orgue tenue par Alma Bettencourt. On regrette la rareté de ces interventions car, lorsqu’elles surgissent – avec une note répétée sur laquelle danse l’accordéon ou dans les dernières minutes avec un accord assourdissant ponctué d’impacts de cuivres –, les idées musicales prennent soudain toute leur ampleur.

Au terme de cette édition 2026, le Festival Présences aura dessiné un portrait exhaustif de la musique de Georges Aperghis en montrant qu’elle ne se réduit pas aux seules Récitations. Cette semaine équilibrée entre créations françaises, créations mondiales et reprises aura aussi permis d’explorer la musique de compatriotes grecs ou de compositeurs et compositrices touchés par le travail sur le texte.

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