Le  LIEDBasel Festival invite pour sa seconde soirée un duo incontournable dans le monde du lied : Ian Bostridge et Julius Drake. Ces deux compères ont derrière eux de formidables années de collaboration, produisant généreusement disques et récitals. Avec ce programme tout Schubert offrant tubes et raretés, le duo britannique nous propose un large éventail de l’art schubertien du lied avec une passion et une sincérité touchante. Pourtant les interprétations de Ian Bostridge ont toujours crée la division au sein du monde musical ; illuminé et maniéré pour certains, poète et génie délicat pour d’autres. Une chose pourtant est certaine avec cette soirée : les divergences resteront ce qu’elles sont car plus que jamais, le ténor anglais propose un Schubert infiniment personnel. 

Ian Bostridge and Julian Drake
© Benno Hunziker

Pour ouvrir et fermer cette soirée, Bostridge propose deux lieder sur des traductions de Shakespeare ; ici Horch, horch die Lerch nous lançait gaiement dans ce récital. Après cela, les deux artistes britanniques donnent Im Frühling et l’on y reconnaît leurs personnalités très corsées : quelques excentricités dans les phrasés, des accents parfois trop appuyés, quelques sons droits accompagnés d’une petite fragilité vocale pour l’un, une certaine froideur, une rugosité et un léger manque de raffinement pour l’autre nous font quelques fois grimacer. Mais malgré tous ces défauts, l’élégance, la poésie, la passion et la science du phrasé du chanteur complètent à merveille la vaillance, l’énergie et la souplesse du pianiste façonnant un duo aussi rutilant que fascinant. Si l’on revient à Im Frühling, on y admire ainsi la grande clarté du texte et des couleurs lorsque les strophes se succèdent avec douceur et raffinement. Über Wildemann est cette fois l’occasion pour Julius Drake de nous proposer tout l’éclat de son jeu ; voguant avec assurance sur le flot de croche schubertien, il construit avec puissance et éloquence un cheminement dramatique même sur les pièces les plus brèves.

Il y a dans les interprétations de Ian Bostridge un aspect véritablement hypnotisant : avec ses postures improbables, ses grimaces crispées, ses yeux effarés et ses aigus translucide, on trouve un spectacle dans le spectacle. On aime également la netteté de son allemand et sa conduite de phrase impeccable. Mais au-delà de ces aspects assez concrets, l’un des atouts les plus fascinants du ténor anglais est sa capacité à émerger merveilleusement du son de son pianiste et que ce soit avec l’ardeur de Totengräbers Heimweh ou la douceur de Sei mir gegrüsst, les frissons sont toujours au rendez-vous. Ces éléments si singuliers font de cette soirée une réelle expérience de concert, car s’il y a bien quelque chose sur lequel tout le monde s’accorde à propos de Bostridge, c’est sur son érudition et la réelle passion qu’il voue à cette musique. On lui pardonne donc aisément ses graves trop tassés et ses légers soucis d’intonation pour se concentrer sur ce qui fait le sel de son interprétation : un discours clair et un chant d’une brûlante intensité à l’image de Der Fischers Liebesglück dont les aigus incertains s’effacent devant les couleurs et les reliefs.

La réussite de cette soirée tenait également de la richesse de la collaboration des deux artistes. En combat ou en fusion, ils créent avec ferveur de vrais petits bijoux de naïveté comme ce Die Forelle et retrouvent toute la mélancolie et la douceur de Nachtviolen en un instant. C’est donc un moment de musique intense et captivant que nous offrent Bostridge et Drake, dont les prises de parties très personnelles questionnent véritablement le concept et les limites de l’interprétation.


Concert chroniqué à partir du streaming proposé sur la plateforme IDAGIO.

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