Les admirateurs se disputent ses mouchoirs et ses gants, les femmes veulent ses mèches de cheveux, et les cordes de piano cassées sont transformées en bracelets. Quelle star a-t-elle droit à un tel déchaînement ? Franz Liszt bien sûr ! Mais c’était en 1844, et aujourd’hui donc ? L’hystérie en moins, nous croisons les mêmes personnes à Châteauroux en ce mois d'octobre 2026. Elles savent tout du pianiste virtuose, de l’abbé franciscain, du grand voyageur. La première qualité des Lisztomanias, c’est leur public. Il se presse aux conférences, il remplit un café-concert, il est fidèle aux masterclasses, aux grands concerts prestigieux comme aux concerts-découvertes. Et puisque le festival se vit dans une unité de lieu (quelques dizaines de mètres séparent les points névralgiques), il suit… comme un seul homme. Vivant, vibrant, heureux, connaisseur. Voici 25 ans que Jean-Yves Clément porte ce festival où la mairie le suit tambour battant : la ville pavoise, partout les banderoles rouges s’agitent au vent d’automne. Mais pour que la fête soit complète, il faut que les pianistes invités soient au rendez-vous.

À commencer par Alexandre Kantorow, le dimanche 18 octobre. Encore un Concerto pour piano n° 2 de Rachmaninov ? Oui, mais pas un de plus. Avec Victor Julien-Laferrière et son Orchestre Consuelo, Kantorow nous propose un véritable renouveau de l’écoute. Avant même que nos oreilles ne soient conquises, nos yeux sont aimantés par les mains du phénomène du piano. On aimerait les poser sur le moulage des mains de Liszt. Longs et fins, ses doigts courent sur le clavier, souples et sinueux comme des pattes de chat.
Dans le premier mouvement qui n’est que flux, il mène sans s’imposer : tantôt un grondement nourrit un jeu de fond, tantôt un chant limpide et clair illumine la salle. Dans l’« Adagio », il règle son jeu sur celui des bois, dans un contrepoint très délicat et ciselé ; il émerge avec un lyrisme surnaturel quand c’est lui qui tient la ligne. Et quelle liberté dans la courte cadence rhapsodique ! Chaque note est une aventure, un détour, un émerveillement, un poème. Après un finale en technicolor, Kantorow achève de nous mettre à terre avec une lecture vertigineuse de la Mort d’Isolde de Wagner transcrite par Liszt.
En seconde partie, les cordes de Consuelo (à l’exception des violoncelles) jouent debout. Ils gagnent en liberté de mouvement, certes, sans pour autant qu’un effet sonore soit perceptible. À la baguette, Victor Julien-Laferrière dégage une forme de sérénité : il emmène son orchestre là où il veut. Précis sans excès, l’orchestre est tenu, même dans les feux les plus brillants du poème symphonique lisztien Tasso où les cuivres sonnent sans aveugler, les percussions rythment avec justesse.

Le lundi, c’est un autre anniversaire qui nous élève : celui des 800 ans de la mort de saint François d’Assise. Rapprocher le « jongleur de Dieu » du Liszt « showman », qui dirigeait sa Légende de sainte Elisabeth en habit franciscain : c’est le voyage que nous propose Nicolas Dufetel. Au travers de manuscrits issus de sa fréquentation intime de l’abbé Liszt, mais aussi en écoutant divers extraits d'œuvres du compositeur, le musicologue émerveille une salle conquise qui nous surprendra par la qualité de ses questions.
L’académie est une autre dimension du festival : chaque année, quatre jeunes pianistes suivent cours et masterclasses, donnés ici par Florian Noack. L’année suivante, Jean-Yves Clément leur donne leur chance en récital. William Winterstin est dans ce cas, après avoir fait partie de l'académie en 2025. Le mardi après-midi dans la Chapelle des Rédemptoristes, il donne une merveilleuse Sonate D664 de Schubert d’abord : le thème est énoncé avec simplicité et évidence, la courbe des phrases remplie de poésie. Les contrastes sont affirmés sans aucune violence, juste pour ce qu’ils sont. Les registres du finale sont équilibrés, les mains très bien dosées. Der Doppelgänger (Schubert/Liszt) est ensuite joué à la limite de la rupture, à la recherche d’une tension de chaque note, sombrissime. Enfin la Sonate de Liszt est abordée avec une forme de prudence révérencieuse, mais aussi un sens très poussé de la dramaturgie : silences lourds, octaves poussées au fond du clavier, lisibilité constante. L’une des versions les plus longues que l’on ait écouté, mais pas la moins virtuose.

Le matin, on assistait à la masterclass de Florian Noack. Le public fasciné écoute le pianiste belge expliquer le mélisme dans les lignes mélodiques d’une sonate de Scriabine. La veille au soir dans la grande salle de l'Équinoxe, la musique était privée de mots dans un brillant récital de Bertrand Chamayou qui reprenait le programme donné à Paris en juin. Ce matin, elle n’existe pas sans eux : trouver les mots justes pour faire passer une idée, pour l’expliquer, faire un détour par le chant, revenir au clavier, raconter… La pédagogie est un long chemin sinueux dont un des détours finit par faire mouche. On retrouve plus tard tous les élèves dans un café du centre. Canapés, chaises, fauteuils sont tous occupés par les festivaliers, bière ou thé à la main. Ils sont tournés vers un demi-queue où se succèdent les apprentis pianistes avec un bonheur variable. Certains veulent expérimenter les éclairs qu’ils ont captés plus tôt, d’autres se rassurent avec des pièces maîtrisées.
Enfin tout le monde se retrouve le soir pour un très généreux concert de clôture, assuré par le duo de pianos Berlinskaïa-Ancelle. Généreux ? En densité de répertoire (Amy Beach, Liszt, Chopin, Saint-Saëns), en engagement sur les claviers, en nombre de notes ! Le Rondo de Chopin si rarement donné est un petit bijou de poésie, inséré entre deux monstres du répertoire : le Concerto pathétique de Liszt et la Danse macabre de Saint-Saëns, dont les versions pour deux pianos sont des folies pures. Le couple prend un visible plaisir à nous partager ces pièces exaltantes.

On sait que Liszt était un être profondément généreux, pas seulement en nombre de notes. Il faisait rarement payer ses leçons, n’amassait que pour mieux donner. Le Liszt humanitaire côtoie le Liszt virtuose, ce sont les deux faces d’une même personne. Il en va de même pour les Lisztomanias, qui en parallèle du festival déploient un grand dispositif à destination des personnes malades, seules, en précarité, en prison… Rejoindre cette nécessité, c’est comprendre l’unité profonde d’un festival aux formes variées. C’est aussi cette variété des formats qui fait la joie du spectateur castelroussin et, à l'issue de ces trois jours passés aux Lisztomanias, on comprend mieux pourquoi il est autant connaisseur, heureux, vibrant et vivant.
Le séjour de Thibault a été pris en charge par les Lisztomanias.

























