Ce samedi 30 mai 2026 n’aura donc pas été le jour où nous aurons pris Daniele Gatti en défaut. Après avoir dirigé la veille le premier programme de la tournée européenne de la Staatskapelle de Dresde par cœur, concerto compris, le chef italien revient à la Philharmonie de Paris avec son orchestre pour interpréter le Requiem de Verdi, œuvre grandiose extrêmement fournie… à nouveau sans partition !

Mêmes causes, mêmes effets : l’alliance de la Staatskapelle et de son directeur musical magnifie à nouveau l’acoustique de la salle. La nuance piano des violoncelles au début de l’œuvre, à peine audible, impose une écoute absolue de la part du public qui ne peut que se pâmer devant la sonorité sublime de cordes parvenant à maintenir une densité de son et une rondeur même en murmurant à peine leur partie. La méticulosité de Gatti révèle quelques détails saillants tout au long de l’œuvre : l’unisson des pizzicatos des contrebasses avec les bassons dans le « Confutatis », les contretemps extrêmement précis des violons au cours de l’« Offertoire », l’atmosphère sépulcrale créée par les trombones lors du « Lux æterna », la vitalité des cordes en sourdines dans le « Libera me »…
Il est appréciable que c’est à travers ce type de pépites que le chef maintienne l’attention du spectateur, plutôt que par des effets théâtraux grandiloquents certes efficaces mais si stéréotypiques. Le « Dies iræ » fait toujours trembler les murs, mais Gatti garde un contrôle souverain sur tous les événements. C’est lui qui demande au chœur d’un geste rapide de se lever subitement pour marquer le début du « Rex tremendae », c’est aussi lui qui conduit avec beaucoup de musicalité les effets de spatialisation des trompettes du « Tuba mirum ». Sa volonté s’impose partout, tout le temps : il dirige avec autant d’investissement les tuttis que les quelques passages où seuls les quatre solistes sont sollicités. C’en devient presque envahissant, notamment dans sa manière de couper les sons nets. Si cela permet de créer des silences saisissants, notamment dans le premier mouvement, le systématisme de l’idée en atténue l’effet, jusqu’à créer un début de frustration à la fin de l’œuvre.
Dans chaque ville d’Europe où la Staatskapelle fait escale, le Requiem est donné avec le chœur présent sur place. Avec des pupitres remarquablement homogènes, le Chœur de l’Orchestre de Paris impressionne ce soir de bout en bout. Très sollicité par le chef qui indique clairement tous les départs et ajuste constamment le volume, l’ensemble investit tous les tableaux avec une justesse irréprochable : on admire les éclats fortissimo du « Dies iræ », mais aussi la conduite de lignes subtiles (mention spéciale aux pupitres féminins dans l’« Agnus Dei »), en passant par la précision des attaques, en particulier dans la fugue finale, et quelques effets de prononciation aussi rares qu’éloquents, déclamant certaines paroles ou accentuant certaines consonnes. Coup de chapeau au chef de chœur Richard Wilberforce pour sa préparation si approfondie.
Quant aux chanteurs solistes, ils présentent un quatuor pour le moins hétéroclite. Riccardo Zanellato est le grand conteur de la soirée, avec un « Mors stupebit » et un « Lux æterna » glaçants. La basse à la voix d’outre-tombe fait merveille dans les passages calmes, mais est quelque peu en difficulté quand il s’agit de hausser le volume sonore.
Pas de difficulté de puissance chez Benjamin Bernheim qui montre l’étendue des nuances de sa voix, son timbre se mariant bien à celui de ses collègues lors des duos, trios et quatuors. Si son « Ingemisco », très rapide, semble à bout de souffle, la clarté diaphane de son « Hostias » est un bijou. L’état de forme d’Eleonora Buratto suit le chemin inverse : alors que ses premières interventions sont somptueuses, le grain velouté de la voix s’étiole peu à peu. Le « Libera me », bien que très juste dans les intentions, y perd légèrement en puissance, et surtout en élévation éthérée.
Véritable colonne vertébrale du quatuor, l’infaillible Elīna Garanča est l’artiste marquante du concert. La musicalité et la technique vocale à toute épreuve de la mezzo-soprano lui permettent de relever tous les défis de sa partie hybride, entre ingratitude de la voix d’accompagnement et parties exposées parfois aux extrémités de sa tessiture. Les ornements du « Liber scriptus » sont impeccables rythmiquement, la sûreté de l'intonation et la rondeur de la voix sont idéales pour faire briller les voix principales, et que dire des aigus divins de l’« Offertoire » et du « Lux æterna »… C’est bien par cette voix que l’on atteint le salut ce soir.


















