En ce vendredi soir à Radio France, Thomas Adès enfile ses casquettes de chef d’orchestre et de fin programmateur pour faire entrer en résonance ses propres œuvres et celles de Sibelius. Cette série de la Maison ronde consacrée aux « compositeurs qui dirigent » – dont Matthias Pintscher, Tan Dun et Jörg Widmann sont les prochains invités – est l’occasion d’écouter ou réécouter des partitions peu rejouées, comme In Seven Days pour piano et orchestre.

La création londonienne de l'ouvrage remonte à 2008, et c’est ce soir dans l'interprétation de Bertrand Chamayou que l’on entend pour la première fois en France cette genèse musicale du monde, du chaos à la contemplation. Placée en deuxième position du programme, la mise en résonance avec le poème symphonique Tapiola de Sibelius crée un horizon d’écoute inédit. Les deux pièces, d’un seul tenant, partagent un principe de variation qui engage l’orchestre dans des atmosphères sans cesse renouvelées.
Le tourbillon à l’origine d’In Seven Days plonge instantanément l’auditeur dans une boucle néo-classique à la métrique chaloupée. Même effet lorsque Chamayou énonce un motif qui s’allonge progressivement à chaque répétition. De magnifiques tintinnabulations affleurent dans l’aigu du piano avant de ressurgir discrètement aux flûtes piccolo. L’écriture pianistique paraît d’abord aride avec ses traits véloces dont le soliste ne sort pas toujours indemne. Malgré cela, l’immersion totale de Chamayou dans les atmosphères tour à tour insondables et chamarrées, en synergie avec les superbes couleurs orchestrales de l'Orchestre Philharmonique de Radio France, prend largement l’ascendant.
Au milieu de l’œuvre, le pupitre des bois entame un envoutant babillement figurant l’éveil de la nature avec des dialogues de volatiles. L’effervescence qui en découle place au premier plan des cuivres triomphants bientôt interrompus par la sonorité combinée du piano et du tam-tam. La « Contemplation », ultime section de l'œuvre, commence : intégrant habilement la cadence du soliste, c'est le moment de jonction de l’aigu et du grave, dans un écrin de tenues éthérées des cordes.
Les qualités de son de ces pupitres avaient déjà transmis les frissons de la forêt dans Tapiola. Les mouvements dynamiques de pupitres très équilibrés devaient davantage à l’osmose et l’attention des chefs de pupitres qu’à une direction raide, parfois trop derrière l’orchestre. Pour autant, l’interprétation n’en pâtit pas trop, les clés ayant vraisemblablement été données lors des répétitions. De leur jeu clair, les cordes font ressortir avec justesse les divisions internes qui densifient le lyrisme du thème tandis que les cuivres portent les éléments perturbateurs de la tranquillité sans jamais forcer les effets.
Dans la Symphonie n° 7 de Sibelius, l’engagement de l’orchestre est sans faille mais la direction d’Adès le dessert. Un trop-plein d’énergie lisse les détails d’orfèvre de l’orchestration et cloisonne les sections de l’œuvre, sans doute dans un souci formel trop appuyé. Mais, à l’instar d’In Seven Days, les moments tourmentés comme l’« Adagio », avec ses lignes hypnotiques de violoncelle et le grand ralenti combinant chorals de cuivre et ascensions mélodiques des cordes, sont captivants.
Après ces paysages finlandais, Aquifer, seconde pièce d’Adès au programme, fait sourdre la force de l’eau par des chorals de cuivres qui ne sont pas sans rappeler ceux de Sibelius, et fait monter la tension en créant le mouvement des vagues par les lignes mélodiques des cordes. Cette pièce de 2024 révèle l’évolution de l’orchestration d’Adès, qui a sans nul doute appris du terrain grâce à son activité de chef. Pas de modes de jeu particuliers, mais des procédés répétés, creusés, réaffirmés (parfois trop), comme ces marches harmoniques ou ces glissandos qui reviennent jusqu’à l’usure.
Si l’écriture des percussions retient particulièrement l’attention pour ses sonorités très métalliques et ses résonances avec les autres instruments, elle sert aussi trop souvent de prétexte pour changer de section. Malgré cela, le travail sur l’impulsion rythmique propre aux sept sections amène une variété d’atmosphères. Le Philhar’, lui, s’empare de la partition avec ferveur, hypnotisant par ses climax, notamment le tout dernier, qui insuffle au public l’énergie nécessaire à des applaudissements chaleureux.


