Poursuivant une tradition inaugurée en 2018 par le ci-devant directeur musical de l'Orchestre Philharmonique de Radio France, Mikko Franck, Radio France proposait ce week-end la Neuvième Symphonie de Beethoven en guise de carte de vœux. Quel contraste entre la prestation de ce 4 janvier et celle qu'avait proposée, il y a un an exactement, celui qui doit prendre les rênes du Philhar' dans quelques mois, le Hollandais Jaap van Zweden !

Maxim Emelyanychev © Andrej Grilc
Maxim Emelyanychev
© Andrej Grilc

À vrai dire, on n'avait guère de doutes quant à la capacité de Maxim Emelyanychev d'imprimer sa marque dans l'interprétation de ce monument. C'est d'ailleurs précisément le refus de la monumentalité, le refus d'une tradition qui tire le dernier Beethoven vers Bruckner, qui va caractériser le premier mouvement, cet « Allegro » qu'André Boucourechliev décrit comme « un seul, immense développement, cette trajectoire irréversible d'un météore incandescent ».

On est surpris, décontenancé même, dès les premières mesures, d'abord par le jeu des cordes du Philhar' qui n'ont rien à envier à la plus orthodoxe des formations « historiquement informées » – archet court, absence de vibrato – puis par la netteté des articulations, la précision des traits, comme si le chef radiographiait la partition. C'est parfois au détriment d'une pulsion plus incisive, d'un élan plus conquérant, mais le propos d'Emelyanychev a le mérite de la cohérence d'une vision organique, débarrassée des oripeaux d'une fausse grandeur. Autre caractéristique de la direction du Russe : nulle vaine excitation ni précipitation mais une énergie soutenue, qui intègre, unifie les aspects souvent disparates du discours beethovénien.

Le scherzo qui suit répond aux mêmes critères interprétatifs : pas de course à l'abîme, pas de coups de tonnerre aux timbales (et Dieu sait qu'elles sonnent juste et clair sous les baguettes de Rodolphe Théry !) mais la tension qui naît d'un flux mélodique en permanence interrompu par le halètement des vents et le rebond des timbales. Les musiciens du Philhar' font preuve d'une adaptabilité admirable et d'un beau sens du collectif, le contact visuel presque physique entre les musiciens et le chef est un bonheur à voir.

Le plus surprenant est à venir dans l'entreprise de « démonumentalisation » d'Emelyanychev : le troisième mouvement échappe à toute pesanteur. Foin de legato karajanesque, de grandeur extatique, l'Andante moderato qui suit l'Adagio cantabile initial vire presque au menuet voire à la valse lente, simplement parce que chaque pupitre chante, sollicité d'un geste, d'un regard par le chef. Et soudain ce qui paraît souvent sous d'autres baguettes comme une longue plage presque immobile prend un relief étonnamment joyeux.

Le récitatif confié aux violoncelles et contrebasses qui ouvre le finale est réglé au cordeau – on sent bien là un chef habitué au répertoire lyrique baroque –, l'engagement des musiciens est total. Le Chœur de Radio France, qui avait déjà l'an dernier sauvé en partie la Neuvième de van Zweden, est disposé cet après-midi sur la scène tout autour de l'orchestre – une solution idéale acoustiquement. Il confirme les évidents progrès en cohésion et en qualité de son réalisés sous la houlette de Lionel Sow. Les quatre solistes constituent une même bonne surprise : le jeune baryton français Nathanaël Tavernier surmonte sans difficulté les périls de son air d'entrée, bientôt rejoint par le ténor éloquent de Michael Bell, le mezzo sonore de Carmen Artaza – qui n'a pas la place la plus facile dans le quatuor – et le soprano lumineux de Dima Bawab. Maxim Emelyanychev mène tout son monde avec une maîtrise impressionnante, sans surjouer les effets de masse, laissant s'épanouir une ode à la joie qui n'aura jamais si bien porté son nom.

Maxim Emelyanychev © Andrej Grilc
Maxim Emelyanychev
© Andrej Grilc