Avec la venue du Collegium 1704, ce samedi 3 octobre, l’Auditorium de Lyon poursuit sa saison Česko de 2026-27, récemment inaugurée par le concert d’ouverture dédié à la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler, né à Kaliště. Les adeptes de la musique ancienne sont bien au rendez-vous de programme Haendel-Zelenka, mais se demandent comment des places ont pu rester inoccupées, compte tenu de la qualité et de la réputation des interprètes et de leur chef Václav Luks, référents de la musique baroque en République tchèque, et bien au-delà de ses frontières.

Le Dixit Dominus de Haendel (HWV 232) débute par des reliefs prometteurs, que les dix-huit chanteurs du Collegium Vocale 1704 se dépêchent de prolonger, grâce à un départ affirmatif des altos, aussitôt rejoints par les autres pupitres. Pendant cette entrée se dégage bien la nature de la composition, fondée sur le Psaume 110, aux accents tantôt épiques, tantôt glorificateurs. Les parties chorales sont très bien servies : une belle réactivité face aux tempos choisis par Václav Luks, de la justesse, de l’expressivité et de l’homogénéité dans tous les pupitres. Les « Non, non » perlent dans le « Juravit dominus », le « Tu es sacerdoces » se fait véloce, la polyphonie jubilatoire dans le « Judicabit in nationibus » et les mélismes moelleux dans le « Gloria Patri » final.
Un moment particulièrement saisissant est le « Dominus a dextris tuis », dans lequel les voix solistes femmes rivalisent sur un tapis sonore préparé par les pupitres d’hommes. C’est aussi l’occasion de mieux apprécier ces derniers car, dans l’équilibre global, ils font un peu les frais de la luminosité des deux pupitres des sopranos et mezzos, dont la présence combinée se fait puissante, aux dépens des altos, ténors et basses. Est-ce un choix assumé ? Václav Luks paraît privilégier la clarté, à la façon d’un peintre de retable médiéval, dont les dorures nimbent les personnages centraux. Et en effet, le chef, lui-même d’une parfaite humilité face à l’œuvre, semble peindre avec ses mains nues, mettre une touche ici, reculer là pour mieux apprécier l’effet produit, tout en swinguant sur ses pieds.

Dans cet art du retable, on a l’impression de reconnaître en Tereza Zimková la Madone de Roudnice du Maître de Třeboň. La soprano slovaque se distingue particulièrement parmi les cinq solistes, dès le « Tecum principium » du Dixit, grâce à son timbre d’une luminosité cristalline, qui éclaire toute sa tessiture. Mais on est encore davantage saisi dans ses solos de la Missa votiva de Jan Dismas Zelenka ensuite, par la découverte de nouveaux harmoniques dans ses graves : le « Kyrie » nous laisse suspendus à ses lèvres, et le « Benedictus » nous berce par sa simplicité et ses mélismes splendides.
Elle a son contrepoids dans Pavla Radostová, mezzo plus dramatique, qui campe par moments plutôt une guerrière 2.0, complémentarité qui fait le bonheur du public dans le « Dominus a dextris suis ». Le « Qui tollis » de la Missa la flatte, lui laissant déployer ses couleurs chatoyantes. Dans les moments de face à face avec le chef, juste à ses côtés, il y a une connivence sympathiquement partageuse. Du côté des solistes masculins, la partie d’alto est assurée par Jonathan Mayenschein, dont le jeu avec l’élasticité du tempo dans le « Virgam virtutis » du Dixit traduit une véritable musicalité. Les médiums du haute-contre allemand passent malheureusement au second plan quand son entourage vocal ou instrumental se fait vigoureux, mais sa proposition est finement ciselée. Ondřej Holub, ténor, a la claire fraîcheur du jeune premier, et Tomáš Šelc, davantage baryton que basse, alimente le « Quoniam » de son expérience motivée.
Le public apprécie l’écriture originale de cette Missa votiva, dont les sonorités sont moins familières que celles de Haendel. Il faut dire que le Collegium 1704 s’en fait un excellent ambassadeur : son interprétation, bien rodée, est plus riche encore que celle du Dixit. La verticalité initiale bien nourrie du « Cum sancto spiritu » précède les appoggiatures presque coquettes du début de la troisième partie (« Credo ») ; les valeurs longues érigent douloureusement les planches de La Croix en sa partie finale (« Crucifixus »). Que dire des modulations originales du « Et resurrexit », et enfin des chromatismes du « Dona nobis pacem » ? L’expertise instrumentale du Collegium 1704 n’est jamais prise en défaut dans son répertoire de prédilection, mais on aurait adoré que les instruments anciens, tels le théorbe – dont les cordes sont un terrain de danse dans le « Gloria » – et les deux hautbois baroques, vivent une existence moins injustement décorative, par une meilleure mise en valeur.
En sortant, on entend les auditeurs fredonner ou siffler telle phrase entendue à l’instant : décidément, un beau compliment fait à l’ensemble invité ! Uvidíme se brzo ? – à bientôt ?



