Les tuyaux de l’orgue de l’Auditorium de Radio France sont faiblement éclairés d’une lumière rouge tandis que la scène miroite de reflets bleutés : ces irisations de vitrail mettent le public en condition pour écouter La oración del torero, courte pièce de Joaquín Turina décrivant la prière du torero dans la chapelle de l’arène avant d’effectuer son office.

Le Quatuor Modigliani © Stéphanie Lacombe - PINK - Saif Images
Le Quatuor Modigliani
© Stéphanie Lacombe - PINK - Saif Images

Le Quatuor Modigliani se fond dans le décor pour restituer admirablement l’atmosphère méditative de la pièce. La somptuosité sonore de l’ensemble émane sereinement d’une nuance piano de circonstance. L’homogénéité du quatuor est telle que l’on remarque à peine le relais d’une note tenue entre le violoncelle et l’alto à la fin de la page. Si les épisodes de paso doble manquent peut-être à peine de caractérisation, les musiciens veillent à ne jamais tomber dans des excès de facilité, privilégiant avec subtilité la clarté et la précision des enchaînements harmoniques plutôt que d’en extrapoler trivialement la nature hispanique.

Une fois la prière terminée, les Modigliani prennent le taureau par les cordes avec le Quatuor de Debussy. L’élan du premier mouvement est irrésistible, grâce à un motif liminaire à la fois bondissant et aérien : il bénéficie d’un choix de coups d’archet habilement orienté vers la respiration. La synchronicité des baguettes, qui se meuvent avec la même vitesse, à la même place et avec la même longueur, met en avant l’insouciante vitalité de cette musique, par contraste avec la contemplation de la chapelle.

Avec ses sforzandos chirurgicaux en pizzicatos qui rythment à la façon du tambourin une ritournelle à l’archet, le deuxième mouvement réussit à nous transporter en Espagne plus loin encore que ne l’avait fait Turina au début du concert. Le tropisme ne trahit pas la transparence du texte : ainsi lorsque la ritournelle échoit au premier violon, on entend parfaitement le motif en pizzicatos au second, sans que rien ne soit forcé.

Dans une sublime nuance piano, le lyrisme à la fois retenu et expressif de l’« Andantino », non content de toucher émotionnellement l’auditeur, impressionne par la maîtrise technique requise pour un tel résultat, à l’image de François Kieffer qui au violoncelle semble pouvoir faire tenir ses longues blanches dans un millimètre de longueur d’archet tout en conservant un son rond et dense. S’extirpant lentement de cette douce élégie, le finale finit par s’animer insensiblement grâce à une progression virtuose, tant dans la gestion de l’accélération du tempo que de l’évolution du son. Il vient sceller une magnifique version à l’esthétisme exquis et à la clarté absolue, où chaque trille triple piano reste perceptible.

Au retour de l’entracte, pour le sextuor de Tchaïkovski Souvenir de Florence, les lumières ont évolué vers des tons violets – comme une habile réminiscence des couleurs du club de football local, la Fiorentina. De fait, le spectateur sera bientôt plongé dans le volcan du lyrisme brûlant du Calcio grâce à l’évolution sonore des interprètes. Les deux musiciens invités par les Modigliani tranchent avec la sobriété de leurs hôtes : l’altiste Hélène Clément accompagne chaque note de grands gestes – pour un rendu sonore admirable de justesse, toujours vers l’avant tout en sachant marquer les temps et accents – tandis qu’Antoine Lederlin au violoncelle vit très intensément sa partie, au point de frapper du pied parfois de manière envahissante.

Est-ce l’œuvre elle-même ou la personnalité des deux nouveaux arrivants ? Probablement les deux, toujours est-il que ce changement de composition permet à l’équipe de muscler son jeu. Alors que le volume sonore gagne en intensité et en amplitude, le sextuor réussit à ne jamais saturer la matière sonore d'une partition chargée, en restant attentif à mettre en avant tel ou tel élément de la partition. Ainsi lorsque les violoncelles vrombissent de concert, ils se mettent rapidement en retrait après leur intervention. Toutes ces cordes unifiées derrière le violon ensorcelant d’Amaury Coeytaux rendent honneur au romantisme, avant de reprendre en bis le troisième mouvement, enflammant la salle par leur exactitude rythmique collective.

Le Quatuor Modigliani © Stéphanie Lacombe - PINK - Saif Images
Le Quatuor Modigliani
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