Dans Le Coin plaisant, une de ses nouvelles fantastiques, Henry James dépeint un certain Spencer Brydon qui, après 30 ans passés en Europe, revient dans sa maison d’enfance à New York avant la destruction de celle-ci, et se trouve confronté au fantôme de son double, l'homme qu’il aurait pu être s’il était resté à demeure. Rongé par le remords, il risque une vie par procuration. Cette nouvelle pourrait être le fil conducteur d'une première partie de concert au Grand Théâtre de Provence qui nous a tenu en haleine de bout en bout.

Stéphane Degout et Raphaël Pichon © Vincent Beaume
Stéphane Degout et Raphaël Pichon
© Vincent Beaume

Quand Stéphane Degout entre en scène, sa chemise blanche contraste avec les tenues noires de l’ensemble Pygmalion et de leur chef Raphaël Pichon. Elle semble imprimer sur le visage du baryton cette pâleur caractéristique des morts ou des personnages qui ont réussi le voyage vers l’au-delà d'où, parait-il, on ne revient pas indemne… Dès lors, le « Doppelgänger » tiré du Schwanengesang de Schubert (ici orchestré par Liszt) naît de la nuit la plus profonde. Les cordes côtoient le silence dont elles tirent leur son étal.

Là-dessus se pose l’articulation expressive sans être expressionniste du baryton, augmentant l’ouverture des voyelles, et confirmant, dès les premières notes, l’inégalable éloquence et l'envoutement de son chant. Comme habité et dépassé par ce qu’il observe ou ce dont il se souvient, il traverse la maison de sa bien-aimée disparue dans un long premier crescendo avec une fixité terrifiante autant que fascinante. C’est par sa voix que son regard s’incarne et que la vision nous parvient.

Stéphane Degout, Raphaël Pichon et Pygmalion © Vincent Beaume
Stéphane Degout, Raphaël Pichon et Pygmalion
© Vincent Beaume

La transition avec le premier mouvement de la Symphonie n° 8 de Schubert est à ce point naturelle que ce lied semble en être le préambule historique. Dans une même angoissante intranquillité des cordes spectrales, les deux pièces se font face. Puis, par secousses des vents, viennent régulièrement se poser sur les nappes de cordes la frayeur d’une apparition ou d’une ombre dans la nuit, la menace d’un orage. Sans quitter la pénombre profonde des violoncelles et des contrebasses, on goute un Schubert sans vernis et sans pose, cavalant seul avec ses démons intérieurs.

Pendant ce mouvement, Degout assis à côté du chef est bouleversé par ses visions qu’il interroge de nouveau ensuite avec le lied « Gruppe aus dem Tartarus », ici orchestré par Brahms. Aucune réponse ne semble l’attendre en retour si ce n’est le deuxième mouvement de la symphonie, où l’on observe combien Schubert est ici affaire de merveilleux solos de clarinette et de hautbois. En règle générale, Pichon travaille dans un mezzo piano qui nous oblige à plonger dans le son. Les pupitres de cordes s’offrent avec une telle subtilité que certaines attaques des cuivres là-dessus sembleront presque un rien trop brusque.

C’est avec un même naturel et une paix enfin retrouvée que s’enchaine la rêverie wagnérienne Siegfried Idyll, traitée par Pichon autant comme une musique de nuit qu’un appel de l'aube. Plus que jamais, on cherche de la matière dans un orchestre qui n’en a que peu à offrir au profit de la transparence et de la clarté miroitante des timbres. Une surprise, un rêve. Les cors s’exécutent dans des trous de souris, on entend le frémissement de la forêt, les cordes batifolent d’ostinatos en forme de battements d’ailes de papillons. Un cor final fera le lien apaisé avec le lied « Nacht und Träume » de Schubert, où Degout s’emploiera à travailler un legato et une ligne de chant qui n’auront d’égal que ce « Heil’ge Nacht » initial tenu jusqu’au bout du souffle.

Raphaël Pichon et Pygmalion © Vincent Beaume
Raphaël Pichon et Pygmalion
© Vincent Beaume

En deuxième partie, la Symphonie n° 1 d’un Brahms qui interpelle plus qu’il séduit, apporte le calque inversé de toutes les sensations dictées avant l'entracte, comme pour mieux nous faire mentir ! Legato et matière à foison dès l’ouverture en contrepoint de timbales verticales et assénées ; tuttis monumentaux dans le choral final ; élan et endurance dans les phrases brahmsiennes jusque dans les levées d’archets.

Le troisième mouvement avance toujours sans jamais appuyer grâce à une petite harmonie pétrie de mélismes : poco allegretto idéal. Le quatrième mouvement ne perd rien de ces interventions féériques et autres sylphides de la nuit qui feront planer l’ombre de Berlioz sur tout ce concert. Seul le deuxième mouvement apparaitra plus fragile dans son exécution. Et si l’orchestre sonne plus sec ou moins opulent par moments, il n’en ressort pas moins subtil et convaincant, requestionnant notre connaissance des œuvres.

Quant à Raphaël Pichon, il aura affirmé ici une fois encore sa science toute œnologique de l’assemblage autour d’œuvres incomplètes, comme en témoignait déjà le Requiem entendu trois jours plus tôt.

Stéphane Degout et Raphaël Pichon © Vincent Beaume
Stéphane Degout et Raphaël Pichon
© Vincent Beaume
Stéphane Degout, Raphaël Pichon et Pygmalion © Vincent Beaume
Stéphane Degout, Raphaël Pichon et Pygmalion
© Vincent Beaume
Raphaël Pichon et Pygmalion © Vincent Beaume
Raphaël Pichon et Pygmalion
© Vincent Beaume