Au travers de deux propositions chorégraphiques aux esthétiques bien distinctes présentées à Chaillot en ce début octobre, la joie s’affirme comme un espace de liberté, de rencontre et d’émancipation. Avec Chorégraphie d’État, Tania El Khoury fait du mouvement collectif une réponse aux violences systémiques et aux mécanismes de domination. Dans Este Mundo, Bouchra Ouizguen explore une joie plus intime, qui naît de la présence des corps au plateau et de leurs interactions. Deux spectacles qui, sans emprunter les mêmes chemins, rappellent que danser peut être une manière d’habiter le monde autrement, mais surtout que danser ensemble, c’est ouvrir un espace de liberté.
Dans l'installation-performance Chorégraphie d’État, la joie se fait résistance face à la répression. D’abord, il faut prendre le temps de déambuler et de regarder. Dans une boîte noire aménagée par des structures-murets disposés en L, le Studio Maurice Béjart donne à voir d'une part des affiches évoquant différentes transpositions de violences en chorégraphie, et d'autre part des vidéos de danse en extérieur, où apparaissent des interprètes féminines. Les affiches, aux allures de collages militants, convoquent les abus de pouvoir, les pratiques policières et le maintien de l’ordre. Les vidéos suggèrent déjà la possibilité d’une réappropriation des corps et de l’espace public. Le dispositif, qui invite chaque personne à repartir avec une affiche récapitulative, prolonge d’ailleurs la réflexion au-delà du spectacle : la danse devient aussi un support de transmission.
Six interprètes racisées, vêtues de pantalons pailletés de couleurs différentes et de débardeurs blancs, se fondent d’abord dans le public. Puis, progressivement, elles captent l’attention. Sur une musique rythmée, essentiellement percussive, les mouvements s’intensifient : élargissement des gestes des bras, tourbillons, sauts, roulades au sol, agitation grandissante. Les corps s’affirment, occupent l’espace et font émerger une énergie commune. Loin de se limiter à illustrer les violences évoquées par les affiches, la chorégraphie leur oppose une force concrète : celle du mouvement partagé, même si fragmenté et réparti dans l’espace.
La participation du public, encouragé à rejoindre la danse, constitue l’un des aspects les plus intéressants de la proposition. Une interprète se met ainsi à exécuter des mouvements dynamiques à côté de spectateurs et spectatrices debout, les entraînant peu à peu dans son élan. Sans vraiment surprendre formellement, le dispositif brouille les frontières, la joie n’est plus seulement un sentiment représenté sur scène, mais une expérience à construire ensemble. Face à un système qui désigne les corps marginalisés ou racisés comme des ennemis, l’union devient une forme d’autodéfense, une manière de conjurer la répétition des violences.

Avec Este Mundo, présenté Salle Firmin Gémier dans le cadre du portrait consacré à Bouchra Ouizguen par le Festival d’Automne, la joie est rendue perceptible par le bonheur simple induit par les relations humaines. La chorégraphe travaille ici avec la compagnie inclusive Dançando com a Diferença, dont les interprètes investissent progressivement le plateau. Pas d’effet à tout prix dans ce spectacle : la chorégraphie, volontairement minimaliste, repose sur la mise en avant de présences au plateau dans ce qu’elles ont de plus naturel, et des très belles interactions qui surgissent des rencontres spontanées entre ces corps – à l’opposé de toute recherche spectaculaire.
Dans une ambiance lumineuse tamisée, la scène devient un espace de jeu, de poésie et de découverte de soi. Les corps s’y meuvent sans chercher aucune virtuosité. Successivement, ils s’y présentent, parfois se rencontrent, se soutiennent alors et s’enlacent avec une tendresse désarmante. Les gestes existent pour ce qu’ils sont, sans être chargés de sens ni impliquer une quelconque démonstration.
La proposition touche par sa simplicité et par l’attention qu’elle accorde aux relations entre les interprètes. La joie se niche ici dans les gestes ordinaires, dans un contact ou un sourire spontané. Elle n’a pas besoin de se justifier : elle advient dans la possibilité d’être ensemble. Certaines séquences s’étirent un peu, et délicatesse du propos ne rime pas avec tension dramaturgique... Heureusement, le finale plus animé et plus libéré, dans un esprit Bollywood, vient réveiller la composition. Comme un feu d’artifice, il libère une énergie jusque-là contenue et donne à la joie une dimension collective et festive.


