À seulement 18 ans, Élise Bertrand mène de front une brillante carrière de compositrice et de violoniste. Originaire de Toulon, la jeune prodige remporte plusieurs premiers prix dans différents concours (Concours Vatelot-Rampal, Flame) puis entre au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris en 2017. Elle est invitée comme soliste dans de nombreux festivals européens (Classissimo à Bruxelles, Présences Féminines de Toulon, Festival des Jeunes Talents de Quintin, Festival des Musiques d’Automne des Jeunes Interprètes…), tandis que ses œuvres sont diffusées sur France Musique et imposées à l’examen de flûte au Conservatoire à Rayonnement Régional (CRR) de Paris. Nous l’avons rencontrée pour une conversation autour de sa double activité de violoniste et de compositrice.

Élise Bertrand © Julien Hanck
Élise Bertrand
© Julien Hanck

MD : À quel moment avez-vous su que vous seriez compositrice ?

EB : Je suis partie au CRR de Paris pour étudier plus profondément le violon car je voulais être violoniste dès l’âge de 10 ans. J’y ai rencontré Nicolas Bacri – compositeur et professeur de composition – lors d’un concert d’orchestre et je lui ai demandé son avis sur mes pièces. J’avais commencé à pratiquer la composition en autodidacte, depuis mes 11 ans. Il les a donc observées, les a vraiment appréciées et depuis ce jour-là me prodigue ses conseils avisés. Cette rencontre a été déterminante pour moi car il a changé mon style en m’obligeant à penser précisément chaque note et à soigner les sonorités dans le détail. À partir de ce moment, j’ai commencé à écrire plus sérieusement et à classer mes œuvres en opus. Mon tout premier opus – Douze Préludes pour piano – lui est par ailleurs dédié.

À la fois étudiante de Nicolas Bacri, violoniste et compositrice, comment parvenez-vous à allier pratique instrumentale et composition ? L’une de vos activités prime-t-elle sur l’autre ?

Depuis que j’ai récemment intégré la classe de Nicolas Bacri au CRR de Paris, j’étudie l’orchestration, j’ai plusieurs commandes – une pièce pour quatuor avec flûte, pour l’Ensemble Hélios, et une sonate pour flûte et piano livrée ce mois-ci, qui feront l’objet d’un enregistrement en 2021 – et je trouve toujours le temps pour composer ! Les cours du Conservatoire m’exposent les bases du métier, comme l’apprentissage indispensable de l’écriture contrapuntique. Bien que j’adore la composition, elle passe un peu au deuxième plan. Je pratique davantage le violon, surtout depuis que j’étudie au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), après avoir obtenu le Diplôme d’Études Musicales au CRR.


Comment définiriez-vous votre style musical ?

Je pense qu’il est très difficile de parler de sa musique. Chaque auditeur a son propre regard face à la musique, comme lorsqu’il admire un tableau. Chacun possède sa propre sensibilité. Pour moi, ce qui importe, c’est d’écrire avec son cœur et de diffuser un message humain. Ce message peut être transmis à travers plusieurs styles, genres ou palettes d’écriture. De Bach à aujourd’hui, il existe des styles bien différents mais tous ont une sensibilité commune. Pour ma part, je dirai que je me situe dans la « tonalité élargie ». J’ai été influencée par Ravel, par Dutilleux et naturellement par mon professeur Nicolas Bacri !

Sentez-vous que votre style évolue ?

Au fur et à mesure que l’on écrit, on développe une écoute intérieure plus affinée. On a une conception du timbre mental plus nette, ce qui m’a beaucoup aidé dans l’écriture pour vents. Mon style se modifie en fonction de la formation que j’aborde, les textures sont très différentes entre un pupitre de cordes et de vents. Les vents insufflent énormément de possibilités sonores, notamment à travers les variations de souffle et de la respiration. Le corps et sa gestualité deviennent fondamentaux. J’ai beaucoup écrit pour instruments à vents. J’ai créé ma première pièce pour bois – la composition pour flûte et piano Impressions liturgiques – afin de pouvoir jouer avec une amie flûtiste rencontrée au CRR. Puis mes compositions ont commencé à se diffuser dans le milieu de la flûte. J’apprécie ces instruments pour leur nombreuses possibilités techniques. En tant qu’instrumentiste à cordes, je n’éprouvais pas le besoin physique du souffle, le fait de prendre conscience de la respiration m’a fortement aidée. J’aime énormément écrire pour vents, je trouve leurs timbres inspirants et fluides.

De quelle manière composez-vous ? Préférez-vous travailler directement sur papier ou en expérimentant à l’aide de l’instrument ?

Cela dépend. Pour Mosaïque, j’ai tout de suite écrit sur papier car je ne joue ni de flûte, ni de clarinette, je ne pouvais pas alors tester les sonorités directement sur les instruments. Comme je commence à avoir l’habitude de travailler avec des vents, j’ai de plus en plus de facilité à entendre ces sonorités dans ma tête. Sinon, je fonctionne beaucoup en ayant recours au piano. La notion du rapport à l’instrument est très importante pour moi, cela ajoute un aspect concret.


Préférez-vous jouer vos propres créations ou les confier à d’autres interprètes ?

Dans tous les cas, même si je confie l’interprétation à un autre musicien, je tiens à travailler avec lui. Je désire recueillir son avis, j’aime également qu’il me propose des choses. Par exemple, la violoncelliste Romane Bestautte m’a proposé plusieurs changements concernant ma Sonate pour violon et violoncelle. Elle m’a poussée à repenser la communication violon – violoncelle mais aussi des aspects techniques purement « violoncellistiques ». Quand on ne maitrise pas l’instrument, il est compliqué d’écrire des textures très denses et complexes. Parfois même, l’expérimentation avec les interprètes amène à de nombreuses ratures sur les partitions, qui ne correspondent pas toujours au résultat attendu. Je souhaite surtout instiller mon idée de départ à l’instrumentiste afin d’observer comment il se l’approprie. Quand un compositeur travaille, il a un résultat idéal dans la tête. Il est intéressant pour moi de travailler avec des interprètes qui n’ont jamais entendu mon œuvre, qui n’ont aucune référence, qui déchiffrent, et ont encore tout ce trajet à faire jusqu’à mon idéal. C’est très enrichissant pour moi de pouvoir les guider pas à pas. Néanmoins, j’apprécie aussi jouer moi-même mes pièces. Je réalise un double travail en collant petit à petit toute ma technique instrumentale dans ma composition. Parfois, je me retrouve en difficulté et dois travailler mon instrument, comme je le ferai pour une partition d’un autre compositeur.

En tant que pianiste et violoniste, quel est votre répertoire de prédilection ?

Élise Bertrand © Julien Hanck
Élise Bertrand
© Julien Hanck

Ne suivant plus de cours de piano (sauf la pratique du piano complémentaire au CNSMD), je travaille principalement mes propres pièces. Autrement, j’aime particulièrement jouer Bach, Debussy, Ravel, au piano comme au violon. À ces compositeurs fétiches s'ajoutent évidemment Mozart, Schumann, Brahms, etc. Je considère important d’aborder des répertoires différents. Mon objectif est de posséder une large palette interprétative, de connaître un grand nombre de compositeurs et de ne pas me focaliser sur un siècle en particulier. Ces différents répertoires m’ouvrent des horizons pour la composition. Par exemple, l’écoute de la Sonate pour violon et violoncelle de Ravel m’a évidemment beaucoup inspirée dans l’écriture de ma propre Sonate, tout comme la puissance expressive du Concerto pour violon de Brahms que je travaille en ce moment.

Pour finir, quels messages délivreriez-vous aux jeunes filles qui, comme vous, souhaitent se lancer dans une carrière musicale ?

Il est difficile de parler d’avenir ou de donner des conseils, j’ai encore trop peu d’expérience et suis extrêmement chanceuse. J’ai le bonheur d’avoir toujours été soutenue, d’avoir été éditée déjà deux fois et d’obtenir des concerts et enregistrements assez facilement. Alors allez-y : ne craignez rien et osez ! Il ne faut pas hésiter, il faut se lancer. Le tout peut se solder de beaucoup de chance, de réussite et surtout de plaisir.