Forêt, nuit, forces obscures, événements surnaturels : autant de topoï du romantisme allemand convoqués dans le livret de Daniel Arkadij Grezenberg pour l'opéra Nuit sans aube de Matthias Pintscher. Créée dans sa version allemande en janvier au Staatsoper de Berlin et présentée en français pour la première fois ce mois-ci à l'Opéra-Comique, l'œuvre prend sa source dans un conte fantastique de Wilhelm Hauff (1802-1827) : le jeune Peter, né un dimanche et marqué dans le dos par le signe de Caïn, va être sacrifié par sa mère au dieu Anubis. Azaël fait le lien entre le monde des vivants et le monde des morts en établissant les règles du rituel tandis que Clara, l’amante de Peter, se détache du jeune homme en le voyant sombrer, obnubilé par son destin.

<i>Nuit sans aube</i> à l'Opéra-Comique &copy; S. Brion
Nuit sans aube à l'Opéra-Comique
© S. Brion

Cadavres de loups accrochés dans les cintres, toile peinte de forêt créant à l'avant-scène comme un huis clos, projection vidéo de halos sombres ou inquiétants, cœurs saignants enfermés dans des bocaux : autant d’éléments de décor en accord avec le livret mais que la mise en scène de James Darrah Black relègue rapidement au second plan. Il y a pourtant bien des interactions des personnages avec le décor (notamment avec les loups lors de dépecages), mais le huis clos restreint trop l'espace et les actions. L'apparition d'Anubis restera le moment le plus visuellement marquant de l'opéra, grâce au contraste des lumières de Yi Zhao qui fait apparaître le dieu en ombre chinoise.

Tout au long de l’heure quarante d’opéra, il est difficile de savoir où Pintscher et son librettiste veulent en venir. Le conte de Hauff a été largement remanié, au point de ne conserver que l’idée du sacrifice du jeune homme. Mais que nous dit-il ? Dans un conte traité comme une fable, on s’attend à voir émerger une morale ou, du moins, un sujet qui interroge. Ici, à part apprendre que les mères sont crédules et manipulables et que les dieux sont cruels, le propos demeure étonnamment muet. Le livret, lui, ne l’est pas. Il accumule des formules se voulant sentencieuses ou philosophico-théâtrales qui, à force de répétition, finissent par desservir caricaturalement l’histoire « Donc qu’advienne ce qui doit advenir ».

<i>Nuit sans aube</i> à l'Opéra-Comique &copy; S. Brion
Nuit sans aube à l'Opéra-Comique
© S. Brion

Musicalement, Matthias Pintscher opte pour une écriture vocale syllabique et escarpée, qui ne varie guère d’un personnage à l’autre. Le choix de la traduction française du livret permet certes de suivre le fil d’une histoire dont l’issue se devine dès les premiers tableaux, mais la vocalité elle-même ne contribue pas à différencier les personnages. Souvent tendues et peu caractérisées, les lignes vocales peinent à faire émerger une véritable individualité psychologique et participent à l’impression générale de pesanteur. Échappe à cet écueil le personnage d’Azaël, entièrement déclamé. La comédienne Hélène Alexandridis incarne parfaitement ce rôle de gourou et assène avec violence ses répliques intransigeantes.

Peter, rôle central de l’ouvrage, est confié au baryton-basse Evan Hughes qui ne dispose pas de graves assez profonds et ronds pour honorer la partition. Il n'est d'ailleurs pas mis en valeur par une direction d’acteur parfois peu cohérente : il apparaît d’emblée froid, alors même que le personnage est censé ne perdre son cœur – au sens propre comme au figuré – qu’au terme du processus sacrificiel.

<i>Nuit sans aube</i> à l'Opéra-Comique &copy; S. Brion
Nuit sans aube à l'Opéra-Comique
© S. Brion

À l’inverse, Catherine Trottmann donne au rôle de Clara une intensité sensible. D’une voix homogène aux aigus glaçants, la soprano confère à son personnage une fragilité qui amène de l’empathie face à sa décision de quitter Peter. Drapée dans un costume irradiant de rouge conçu par la costumière Molly Irelan, Anubis, incarnée par Marie-Adeline Henry, surgit avec une présence saisissante qui rompt temporairement la monotonie de la soirée.

Cette monotonie découle de l’alternance redondante de la musique entre deux climats : d’un côté une atmosphère inquiétante faite de longues tenues graves, de l’autre des fanfares pompières destinées à souligner les moments dramatiques ou horrifiques de l’action. Plus ces atmosphères se succèdent, moins les impacts contrastants de l'orchestre font effet, plongeant de fait l'auditeur dans le marasme.

<i>Nuit sans aube</i> à l'Opéra-Comique &copy; S. Brion
Nuit sans aube à l'Opéra-Comique
© S. Brion

L'implication des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France dans la partition de Pintscher (à la baguette dans la fosse) se joue toutefois sans faille. Ainsi, certains détails orchestraux retiennent l’attention avant de lasser par leur utilisation systématique : l’introduction confiée à une contrebasse aux lignes sinueuses, les saillies de hautbois répondant aux personnages de Clara ou de la mère comme des ombres portées. Plus encore, les « Musiques de la forêt » qui ponctuent certains tableaux révèlent une écriture de percussion qui capte l’attention, avec ses bruissements métalliques et ses grincements esquissant un paysage sonore singulier.

Au terme de cette création, Nuit sans aube laisse cependant l’impression d’un ouvrage dramaturgiquement insaisissable. D’un opéra sans cœur.

<i>Nuit sans aube</i> à l'Opéra-Comique &copy; S. Brion
Nuit sans aube à l'Opéra-Comique
© S. Brion
<i>Nuit sans aube</i> à l'Opéra-Comique &copy; S. Brion
Nuit sans aube à l'Opéra-Comique
© S. Brion
<i>Nuit sans aube</i> à l'Opéra-Comique &copy; S. Brion
Nuit sans aube à l'Opéra-Comique
© S. Brion
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Nuit sans aube à l'Opéra-Comique
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