Longtemps, Le Roi d’Ys d’Édouard Lalo aura incarné un paradoxe : celui de l’« opéra français le plus célèbre parmi les opéras français inconnus ». Après des débuts triomphaux à l’Opéra-Comique en 1888, puis une belle carrière à l’Opéra de Paris jusqu’en 1967, l’œuvre a presque totalement disparu de l’affiche. Sa discographie reste maigre et ses apparitions scéniques extrêmement rares. Pourtant, les lyricomanes connaissent l’ouverture et l’aubade de Mylio, et savent au moins que l’intrigue s’articule autour de la légende d’une ville engloutie par les flots… Cette éclipse demeure difficile à comprendre tant la partition se révèle riche et inspirée, et le livret efficace. Certes, il aligne les poncifs du grand opéra romantique — jalousie, rivalité amoureuse, trahison — mais les situations dramatiques sont fortes et clairement dessinées, sans temps mort. Peut-être la raréfaction de l’œuvre tient-elle à la redoutable scène finale : comment représenter la submersion d’une ville sans sombrer dans le kitsch ou la facilité ?

<i>Le Roi d'Ys</i> à l'Opéra national du Rhin &copy; Klara Beck
Le Roi d'Ys à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck

À l'Opéra national du Rhin, le metteur en scène Olivier Py relève la gageure avec une solution à la fois simple et saisissante : d’immenses tôles ondulées envahissent progressivement l’espace scénique, créant une impression d’oppression croissante, jusqu’à ne laisser apparaître que la tête et le buste de Margared. Mais la réussite de sa mise en scène ne se limite pas à ce moment spectaculaire. Py renouvelle la légende sans en trahir l’essence : la violence des passions humaines qui s’y déchaînent, le poids de la religion et de la superstition, mais aussi celui du fatum, incarné par la formule biblique omniprésente « Abyssus abyssum invocat » — le malheur appelle le malheur. Le procédé consistant à faire écrire cette phrase sur un mur par un personnage n’est certes pas inédit, mais il prend ici tout son sens et fait peser une sombre fatalité sur l’ensemble du drame.

Autre belle idée : la pantomime qui accompagne l’ouverture. Les personnages semblent ensevelis sous l’océan — image suggérée par la présence d’un scaphandrier, figure allégorique de la mer qui réapparaîtra à plusieurs reprises. Margared se saisit d’un coquillage géant et en écoute les échos comme si elle y percevait les résonances de ses fautes passées. Peu à peu, les protagonistes sortent du sommeil où l’oubli les avait plongés — parabole possible de l’œuvre elle-même ramenée à la vie — avant de recevoir chacun l’attribut qui le caractérise : le bouquet de fiancée pour Rozenn, la couronne pour le Roi, les clés de l’écluse pour Margared. Le drame peut alors (re)commencer.

<i>Le Roi d'Ys</i> à l'Opéra national du Rhin &copy; Klara Beck
Le Roi d'Ys à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck

Sombre et dramatique, la mise en scène ménage aussi de beaux moments de poésie et ne commet presque aucun faux pas. On pourra toutefois regretter, au dernier acte, la présence d’un danseur travesti en fiancée de Mylio : amusante lorsque le héros plaisante avec ses compagnons sur son futur mariage, l’idée devient gênante pendant l’aubade, parenthèse poétique où ces gesticulations distraient inutilement de la musique.

Musicalement, la réussite revient d’abord au Chœur de l’Opéra national du Rhin, éclatant de justesse et d’homogénéité, ainsi qu’à l’Orchestre national de Mulhouse. À leur tête, Samy Rachid se montre particulièrement inspiré : richesse des coloris, attention constante aux nuances, souci de l’équilibre avec le plateau, sens dramatique très sûr. La puissance orchestrale se déploie lorsqu’il le faut, mais sans jamais sacrifier la transparence de la texture ni les parenthèses de poésie que recèle la partition.

<i>Le Roi d'Ys</i> à l'Opéra national du Rhin &copy; Klara Beck
Le Roi d'Ys à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck

La distribution se révèle très homogène et ne comporte guère de point faible. Aux côtés des solides Roi et Corentin de Patrick Bolleire et Fabien Gaschy, Jean‑Kristof Bouton campe un Karnac autoritaire, à la voix saine et à la diction péremptoire : une incarnation convaincante qui donne envie de réentendre ce baryton dans un rôle plus développé.

Margared trouve en Anaïk Morel une interprète d’un engagement vocal et scénique total. La voix laisse cependant transparaître un vibrato un peu prononcé dans les moments les plus véhéments. Le rôle de Rozenn échoit à Lauranne Oliva. Le rôle semble se situer à la limite de ses moyens actuels et la chanteuse se fait parfois moins audible dans les pages les plus dramatiques ; mais elle fait valoir un beau sens de la nuance, un legato soigné, et offre in fine un portrait touchant de l’héroïne.

<i>Le Roi d'Ys</i> à l'Opéra national du Rhin &copy; Klara Beck
Le Roi d'Ys à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck

Enfin, Julien Henric confirme qu’il est l’un des jeunes ténors français les plus talentueux de sa génération. Comme sa partenaire, il atteint ses limites dans certaines pages tendues de l’acte III, mais la finesse de la ligne de chant, la justesse stylistique, le naturel de la projection et l’usage élégant de la voix mixte et de la voix de tête impressionnent. Son aubade constitue l’un des très beaux moments de la soirée.

La soirée s’impose quoi qu’il en soit comme une superbe réussite, chaleureusement saluée par le public. Après Le Miracle d’Héliane il y a tout juste un mois, l’Opéra national du Rhin signe coup sur coup deux coups d’éclat en ressuscitant brillamment deux raretés du répertoire. Une politique artistique aussi audacieuse mérite d’être saluée !


Le déplacement de Stéphane a été pris en charge par l'Opéra national du Rhin.

<i>Le Roi d'Ys</i> à l'Opéra national du Rhin &copy; Klara Beck
Le Roi d'Ys à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck
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Le Roi d'Ys à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck
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Le Roi d'Ys à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck
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Le Roi d'Ys à l'Opéra national du Rhin
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