Assister à la Neuvième de Mahler depuis l’arrière-scène est une expérience qu’il faut avoir vécue une fois dans sa vie. Pris dans le tourbillon des sons qui défient l’espace acoustique, dans le tourbillon des tourments d’une âme perdue, terrifiée à l’approche de la mort, on halète une heure vingt durant, suspendu au moindre geste, à la moindre note, dans l’attente d’une libération ultime.

Superstitieux, Mahler envisageait difficilement de se lancer dans une Neuvième, chiffre fatal aux grands symphonistes qui l’ont précédé, Beethoven, Schubert, Bruckner et Dvořák... Son ultime symphonie, funeste et tourmentée, ne sera créée qu'après sa mort. Elle était donnée, vendredi soir à Pleyel, par Myung-Whun Chung et l’Orchestre Philharmonique de Radio France.

Orchestre Philharmonique de Radio France © JF Leclercq
Orchestre Philharmonique de Radio France
© JF Leclercq

Tout au long du premier mouvement, les contrastes font rage dans le corps organique de l'orchestre. Vie et mort s’y affrontent; Mahler recherche l’apaisement avec désespoir. A plusieurs reprises il croit réussir, les formes mélodiques s’installent dans un tapis serein, les cors et les bois de l’OPRF règnent par leur profondeur — et de nouveau, les notes se convulsent, les harmonies se crispent. En un seul instant, des passions subites semblent torturer la partition qui se tord au son des trompettes assassines. Dans ce long déchirement, Myung-Whun Chung se veut fracassant: sans complaisance, sans délicatesse, il nous montre un Mahler au crépuscule de sa vie, dévoré par l’angoisse. Le couperet tombe brutalement et le thème vient mourir sous la complainte du premier violon et le long souffle des cors.

Le second mouvement est un Ländler qui semble de prime abord échapper aux oppositions titanesques du premier. Des bois cruels s’y répondent: une fois encore, l’arrière-scène permet de ressentir le son au cœur même de l’orchestre, et d’entendre l’échappement des anches dans toute leur brusquerie, leur violence humaine, qui, depuis le parterre et le balcon, doit sans doute pâtir d’une acoustique enrobante et profonde. L’ironie des harmonies et des contrastes donne aux tableaux champêtres une couleur sinistre. La valse centrale, qui annonce déjà Wozzeck, nous ensorcelle — dans le sens qu’elle nous prend au piège dans une toile savamment filée, habilement dissimulée sous un aspect paysan. Myung-Whun Chung mène cette danse macabre avec assurance et nous emmène à sa suite vers un horizon effrayant: la valse dégénère bientôt et s’achève sur un ton amer, désabusé. 

Dans le Rondo - Burleske, nous savourons l’ironie de cette situation: empoisonnée par le Ländler morbide, la musique y est prise de folie et se confond dans une agitation hystérique. Les instruments entrent dans un tourbillon polyphonique complexe: l’OPRF fait ressortir les timbres agressifs qui s’enchevêtrent dans un tempo effréné. Subitement, un calme nouveau apparaît dans une mélodie hors du temps, gémie par la trompette, puis par les bois et l’alto. Les solistes y excellent et le chef les confine quelques minutes dans un autre espace-temps — mais l’intermède est de courte durée; la folie reprend de plus belle et se précipite dans un gouffre sonore.

« Ô beauté et amour! Adieu, adieu! », peut-on lire dans le sous-titre du finale. Après la déploration torturée du premier mouvement — sous-titré « Ô jeunesse! perdue! Ô amour! disparu! » — Mahler se résigne enfin. L’adagio final est un long adieu à la vie et à ses passions, mais non pas un renoncement de désespoir: non, Mahler trouve ici la sérénité qu’il a cherchée pendant les trois premiers mouvements, et n’a aperçue ni dans la violence du premier, ni dans la morbidité du second, ni dans la frénésie du troisième. Avec force, l’OPRF se déploie dans cette sérénité: d’abord les puissantes cordes, portées par un excellent pupitre de dix contrebasses, puis les bois qui viennent enrichir le son et la couleur, et enfin l’orchestre qui, dans sa toute-puissance, semble affirmer une victoire: non pas celle de la vie, mais celle de l’Homme qui accepte, apaisé, sa condition funeste. Cette résignation en ré majeur lui permet, dans une extrême tension de l’orchestre et d’extraordinaires pianissimos des cordes, de s’abandonner tranquillement à la mort.

Après un très long moment de silence haletant, la musique cessa enfin de résonner dans le cœur de Pleyel. Myung-Whun Chung abaissa son bras, et la salle explosa en une longue ovation — du chef, de l’orchestre et de la sublime victoire de l’Homme.