Le Lac des cygnes, sur la musique de Tchaïkovski, est LE ballet classique par excellence, celui que tout le monde connaît, ne serait-ce que de nom. Et pourtant ce monument de la danse peut être revu de façon très contemporaine.

Ballets de Monte-Carlo © Angela Sterling
Ballets de Monte-Carlo
© Angela Sterling

Jean-Christophe Maillot, directeur des Ballets de Monte-Carlo, chorégraphie un ballet néo-classique qui emprunte dans son Prologue au cinéma expressionniste allemand. LAC commence par un court film en noir et blanc où un jeune prince joue avec une petite fille sous le regard de ses parents, avant qu’une femme maléfique - peut-être la maîtresse du roi vu son comportement – n’apparaisse avec sa fille et n’enlève la petite fille. Un traitement des personnages très hiératique, rappelant Nosferatu ou M der Mörder (M le maudit).

Le ballet débute ensuite à l’âge adulte du prince (magnifique Lucien Postlewaite) coincé entre un père très autoritaire (Gabriele Corrado) et une mère au comportement ambigu (Mi Deng) parfois proche de l’inceste.  Le confident du Prince (cabotin et espiègle Joseph Hernandez) tente de le distraire par les danses des chasseurs (forte utilisation des reins qui n’est pas sans rappeler le Boléro de Béjart), l’invitant à quitter ses rêveries pour rejoindre cette camaraderie très masculine et virile. Une compagnie que ne réprouve pas le Roi même s’il souhaite marier son fils. Le bal des prétendantes s’éloigne des sages jeunes filles du ballet classique : la vaniteuse, la fausse indifférente, les libertines et la dévorante dressent un portrait peu flatteur de femmes repoussoir pour cet être mélancolique qu’est le Prince. Des scènes cocasses notamment avec les libertines aux gestes explicites ou avec la dévorante, femme autoritaire qui ne comprend pas l’indifférence du Prince. Celui-ci semble d’ailleurs plus à l’aise avec sa mère qu’avec ces jeunes femmes.

Le magicien Rothbart du Lac des Cygnes est remplacé par Sa Majesté de la Nuit – personnage féminin machiavélique à mi-chemin entre la Reine de la Nuit de La Flûte enchantée de Mozart et Voldemort d’Harry Potter. Flanquée de deux acolytes, les archanges des ténèbres, qui rappellent à nouveau cette saga anglaise, elle fait des avances au Roi tout en poussant sa fille vers le Prince. Une fille aux gestes très érotiques, et qui, peu à peu, réveille le désir du jeune homme jusqu’à le séduire tout en l’effrayant.

LAC pose en effet plusieurs questions de fond :

 - celle du Mal : pourquoi sa Majesté de la Nuit s’acharne-t-elle depuis le début sur l’amie du Prince que nous retrouvons ensuite métamorphosée en cygne ? N’y-a-t-il aucune justice pour cette victime innocente ?

- préférons-nous le Mal ou le Bien, l’érotisme sauvage à la candeur ? Sommes-nous maitres de nos désirs ou nous laissons-nous submerger par eux ?

LAC dresse également un portrait plutôt négatif de la femme, tour à tour mère castratrice et incestueuse comme la Reine, manipulatrice comme la Majesté de la Nuit, séductrice comme les Libertines, érotique comme le cygne noir ou pure comme le cygne blanc, qui meurt tragiquement.

LAC est un ballet qui fait réfléchir sur notre condition humaine, nos actes, les notions de bien et de mal. Loin des sortilèges de la version classique, LAC pose la question de la Destinée. Face à une Majesté de la Nuit omniprésente – parfois au détriment de l’action – l’histoire pouvait-elle se dérouler autrement ? Le cygne blanc, dont l’arrivée est assez tardive, apparait comme une marionnette innocente, sujet des caprices de cette femme. Tantôt cygne, tantôt femme, elle ne parvient pas à s’échapper de cet environnement proche des Enfers, représenté par une  grotte stylisée (belle scénographie d’Ernest Pignon-Ernest).

Chorégraphiquement, Maillot s’inscrit dans une veine néo-classique, alternant passages de groupes et pas de deux ou pas de trois plus intimistes. Le chorégraphe semble avoir été marqué par le cri du Faune dans l’Après-midi d’un Faune de Nijinski puisque cette mimique de jouissance animale est utilisée plusieurs fois par la Majesté de la Nuit et sa fille.

La scénographie est sobre mais efficace : trois colonnes blanches où sont placés trois trônes dans le premier acte, une grotte symbolisant l’enfer dans le second acte et une utilisation d’un drapé dans le final qui laisse le spectateur abasourdi.

La compagnie est techniquement brillante et pleine d’entrain, les costumes de Philippe Guillotel bien coupés et très sensuels pour les femmes. Une plus grande harmonie des couleurs aurait été préférable. Le ballet reste dominé par la Majesté de la Nuit (Bernice Coppieters ou April Ball) et par une très ( trop ? ) forte sensualité.

Un ballet qui déroute les amateurs de la version classique et livre une version pessimiste de l’espèce humaine mais qui reste inoubliable. 

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