2014 marque le centenaire du début de la Première Guerre Mondiale. Les Tallis Scholars ont choisi de célébrer cette date par un programme qui tourne autour des idées de conflit, de paix, de deuil, et de consolation. 

The Tallis Scholars © Eric Richmond
The Tallis Scholars
© Eric Richmond

Le dispositif du programme choisi en conséquence est ingénieux : il suit dans les grandes lignes l’ordre d’une messe. Ainsi, il inclut plusieurs parties de Missa – celles de Josquin, Guerrero, Palestrina, et Victoria. En parallèle, il est influencé par un autre fil conducteur également intéressant, celui du chant populaire "L’homme armé", qui inspira bon nombre des compositeurs de l’époque.

Mais si l’on pense qu’on va entendre un programme belliqueux, on se trompe. "L’homme armé doibt on doubter", dit le texte de la chanson, qui est immédiatement suivie d’un Kyrie, soit une demande de grâce. On se situe métaphoriquement dans l’avant- ou l’après-guerre. Ainsi, la première partie est tellement douce et réflective qu’elle en est presque immobile. L’aspect sacré du programme le rend quasi-liturgique, car l’idée de la messe est suivie de si près que certains morceaux paraissent remplacer les lectures. 

Cette impression de répétition est évidemment un des pièges d’un programme constitué presque entièrement de musique ancienne, mais le choix n’est pas vraiment surprenant venant d’un ensemble dont la Renaissance est la spécialité. Après tout, ce n’est pas pour découvrir un répertoire radical que l’on va écouter les Tallis Scholars, mais pour leur son remarquable, très réputé. 

Le son des Tallis Scholars est délicat, paisible, maîtrisé au point d’être contenu. C’est leur plus grande force, mais c’est aussi leur limite. C’est tout un art de créer un son de cette douceur, et lorsqu’il est comme souvent impeccable, il est d’une beauté absolue. Cela dit, la direction de Peter Phillips est à certains moments d’une retenue frustrante. 

La première moitié du programme traîne un peu : cette pureté seule n’est pas assez pour inspirer les sept morceaux à la suite. Après le début certes entraînant, le Kyrie de la Missa de l’homme armé de Josquin et le Gloria de la Missa de la batalla escoutez de Guerrero sont simplement doux et beaux. Il n’y a rien à redire. The Woman with the Alabaster Box d’Arvo Pärt apporte une note contemporaine, et un changement de registre: on reste dans le calme et la pureté, mais la dissonance lui donne une certaine profondeur. 

Quis dabit oculis, un sextet de Mouton, est un peu moins maîtrisé. A certains moments, les altos sont troublés. Mais le groupe se rattrape avec le Versa est de Lobo, qui montre à leur avantage la force des voix d’hommes. L’entrain revient pour la conclusion de la première partie, avec un Credo de la même messe de Guerrero, un peu plus inspiré.

Mais c’est avec l’arrivée de Tomás Luis de Victoria et sa Missa pro Defunctis que le programme est réellement transformé. Dès les premières notes de la première partie, on a l’impression que les Tallis Scholars sont un peu libérés : ici et là, ce son si doux croît en volume, en richesse et en émotion. Dans le Sanctus de Guerrero, inspiré par le chant "L’Homme Armé" et plus enjoué que les premières parties de la même messe, les voix des femmes apparaissent tout à coup pleines d’une chaleur épurée.

Un nouveau glissement dans le contemporain avec Song pour Athene de Tavener ramène le programme vers le deuil et le calme. Robert Macdonald, en basse profonde, offre un magnifique drone soutenu, soutenant les modulations de la pièce entre le majeur et mineur. C’est une belle interprétation. 

Enfin, le Libera Me de la messe de Victoria se conclut sans fausse note, un équilibre des harmonies appuyées et des unissons impeccables. Le public en est ému. Les meilleurs moments des Tallis Scholars sont d’une beauté exceptionnelle. On demande un bis. 

En épilogue ou coda, il vaut peut-être le coup de noter que si le choeur original à l'influence internationale a été fondé en 1973, il s’est bien rajeuni ces dernières années. Les préceptes fondateurs sont encore reconnaissables, mais ce n’est plus tout à fait un ensemble chevronné qui les présente. Ce n’est pas que le son a perdu sa qualité remarquable, mais c’est bien une époque changeante et intéressante pour les Tallis Scholars. C’était un ensemble établi, certes ; de nos jours c’est un ensemble à suivre.