La programmation 2014-2015 du Festival de Musique Baroque de Lyon a de quoi éblouir. Après le retentissant Scylla et Glaucus des Nouveaux Caractères, la scène s’ouvre à Philippe Jaroussky et à l’ensemble Artaserse, dans une soirée chatoyante qui réserve bien des surprises. Voici l’horizon d’attente avant qu’on ne pénètre dans la Chapelle de la Trinité : le contre-ténor français des dernières dix années se produit dans son répertoire de prédilection avec un ensemble orchestral formé spécialement pour assouvir ses envies d’interprétation. Or, ce qui se passera durant les prochaines deux bonnes heures est de nature à renverser les hiérarchies et à bousculer les certitudes.

Le programme vocal exclusivement dédié à Antonio Vivaldi est aéré de quatre œuvres orchestrales, et c’est avec le Concerto pour cordes et basse continue en do mineur (RV 120) que se présentent les instrumentistes. Tous ceux qui le peuvent jouent debout ce soir, ce qui confère à l’ensemble une incomparable tonicité (le chef des deuxièmes violons est prêt à décoller du sol dans le troisième mouvement : on ne le perd pas des yeux, au cas où).

Philippe Jaroussky © Simon Fowler
Philippe Jaroussky
© Simon Fowler
Philippe Jaroussky fait son apparition presque surprenante avec le Stabat mater (RV 621) : comme ses collègues gardent la tension en liant les morceaux les uns aux autres, on ne s’y attend pas encore, suspendu qu’on est à l’archet du premier violon – Alessandro Tampieri a une présence qui monopolise tellement l’attention ! L’ornement principal de cette suite de pierres précieuses enfilées comme sur un collier est l’Eia Mater : les cordes y égrènent de longues et chaudes gouttes, qui s’intensifient. Le soliste réplique aux éléments avec un saisissant a capella, puis la pluie continue, l’enveloppant comme un doux manteau. Qui a affirmé qu’il faisait nécessairement beau le jour où Marie, meurtrie, voit son fils sur la croix ? Et si ce n’est le ciel qui pleure, ce sont à tout le moins les larmes maternelles que Vivaldi fait tomber dans ce tableau.

Les accents rythmiques et contrapuntiques de l’Amen font une transition agréable vers le Concerto pour cordes et clavecin en ré majeur (RV 123), peut-être la seule square dance de l’âge baroque, grâce à l’élan de Yoko Nakamura et de ses collègues, c’est comme si on sentait les foins fraîchement coupés. À nouveau, la brillante conception du programme s’avère : l’introduction du motet Longe mala, umbrae terrores (RV 629), où un orage estival proche de celui des Quatre Saisons s’abat sur scène. Les vocalises rivalisent ici avec les tourbillons d’une énorme mouche qui persécute de façon très visible les premiers violons, avant qu’elle n’ose s’attaquer au soliste même (dont elle a respecté l’interprétation tendrissime du Descende, o cœli  vox ; il a l’élégance de la chasser par des mouvements de tête décidés, parfaitement dans le rythme).

La deuxième partie est dédiée aux œuvres profanes, mais il ne faut pas imaginer que les pièces sacrées précédentes avaient quoi que ce soit à envier aux airs d’opéra en matière d’intensité dramatique. La Sinfonia pour cordes et basse continue en do majeur (R 116), pêchue, fait danser les archets – quelle belle complicité entre violoncelle et viole de gambe, puis les transitions du théorbe ! L’innamoramento du Se in ogni guardo (issu de L’Orlando finto pazzo) est vif ; le Vedrò con mio diletto (Il Giustino) martèle les interminables secondes passant sur une horloge imaginaire, quand l’être aimé est absent. Fragile comme un songe, la douceur bucolique du Mentre dormi, tiré de L’Olimpiade, comme le récitatif et l’air suivants, Con questo ferro indigno / Gemo in un punto. C’est ce dernier morceau dans lequel on a préféré Philippe Jaroussky : son caractère scénique lui va comme un gant. Mais ce n’est pourtant pas là le meilleur moment de la soirée.

En effet, les accompagnateurs sont parvenus à voler la vedette au soliste. Le RV 522 pour deux violons, cordes et basse continue en la mineur est un concerto au sens étymologique : les deux violons rivalisent, luttent, entrent dans une incroyable émulation. Alessandro Tampieri joue le premier mouvement les yeux fermés, tellement il est absorbé par cette musique divine qu’il est en train de faire éclore avec Raúl Orellana. Leur complémentarité et celle d’avec les autres instruments sont parfaites ; tantôt, les violons resplendissent, tantôt ils sont à peine timbrés, chuchotent. C’est beau à pleurer. Le public ne s’y trompe pas : les applaudissements les plus vifs de la soirée, c’est ici qu’on les entend.

Voilà le vrai coup de théâtre : c’est le prétendu « outil » orchestral, fort de ses talents, qui détrône la star avec une facilité déconcertante, et pas uniquement dans ledit Concerto.  Comment ce coup d'État est-il possible ? Les qualités de Jaroussky sont pourtant indéniables : un programme vraiment redoutable chanté intégralement par cœur (plus trois bis), un beau souffle, une vélocité dans les parties techniques et une densité de timbre et de vibrato aux moments-clés, des pianissimi saisissants et caressants, des aigus d’une légèreté de plume. Mais il y a aussi quelques graves qui manquent de corps, des problèmes de justesse occasionnels (notamment pour les grands intervalles) et surtout : des effets de manche complètement inutiles. Dans cette musique déjà si naturellement théâtrale, pourquoi des jeux mimiques outranciers ? Le soliste – par pudeur ? – semble cacher finalement son investissement dans cette musique derrière des postures d’acteur, y compris vocales, et reste distant par là.

Pour leur part, les instrumentistes époustouflants ont parfaitement saisi que Vivaldi a besoin de naturel, d’authenticité, de simplicité. Le reste est déjà dans l’écriture – surtout quand on sait le dégager comme Artaserse. Quoi qu’il en soit : l’homme aux mille masques et l’orchestre aux mille feux ont assuré conjointement une soirée extraordinaire, interagissant comme le corps, humain, et l’âme, céleste.

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