La Grange de Meslay c'est un mythe, une légende, celle de Sviatoslav Richter découvrant le lieu, à quelques encablures de Tours, dans les années 60. C'est d'ailleurs l'effigie sculptée du pianiste russe qui accueille les familiers d'un festival lancé en 1964 comme ceux qui pénètrent pour la première fois sous le vaste porche roman et découvrent l'ancienne ferme monastique de Meslay fondée au XIIe siècle. Les plus fidèles s'interrogent sur le devenir de leur festival, après le départ de René Martin. Ils ne vont pas tarder à être tout à fait rassurés.

La Grange de Meslay © Gérard Proust
La Grange de Meslay
© Gérard Proust

Ce samedi, démentant les prévisions, le soleil inonde le parc de l'ancien prieuré et réchauffe la charpente spectaculaire de la grange médiévale qui abrite tous les concerts du festival. Cédric Tiberghien n'a pas craint d'aborder l'un des sommets de la littérature pianistique, les Variations Diabelli de Beethoven. Il aura l'excellente idée de présenter aussi simplement que savamment cette manière d'autoportrait en musique d'un compositeur qui livre alors ses derniers chefs-d'œuvre.

Le pianiste français aux airs d'éternel jeune premier est un maître de la clarté, du juste poids des notes et des rythmes. Comme il l'a rappelé dans sa présentation, Beethoven enfermé dans sa surdité n'était jamais en reste d'humour, voire d'autodérision. Diabelli lui ayant proposé, ainsi qu'à une cinquantaine de ses contemporains, d'écrire une variation sur un motif de valse simplette, le grand sourd refusa d'abord de se fondre dans cette foule – où à côté de Schubert ou Czerny figurent tant d'oubliés de l'histoire de la musique – puis, se ravisant face à l'insistance sonnante et trébuchante de l'éditeur, fit une éblouissante récollection de toute sa science contrapuntique.

Cédric Tiberghien à la Grange de Meslay © Gérard Proust
Cédric Tiberghien à la Grange de Meslay
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L'ouvrage n'est pas exempt d'aridités, de variations où Beethoven prend comme un malin plaisir à être austère, mais il réserve aussi des fulgurances, de brusques accès de folle virtuosité, des citations en forme d'hommage (Don Giovanni de Mozart) ou d'autocaricature. Cédric Tiberghien réussit le tour de force de nous captiver tout au long des 33 variations, sans rechercher ni l'excès de puissance, ni la complaisance sonore. Même si on trouve son instrument un peu mat. Mais nous apprendrons plus tard, de la bouche même de la présidente du festival, que c'est souvent la caractéristique ou le défaut, c'est selon, du son des pianos dans ce grand vaisseau qu'est la Grange de Meslay.

Quelques heures plus tard, la distribution de plaids ne sera pas superflue pour affronter les frimas nocturnes qui ont envahi les lieux. Sur la scène c'est une autre légende qui se présente : le Quatuor Talich fondé la même année (1964) que le festival. Aujourd'hui composé de Jan Talich junior, Roman Patočka, Radim Sedmidubský et Michal Kaňka, il aligne ce soir deux absolus chefs-d'œuvre de la musique de chambre, le Quatuor « La Jeune Fille et la Mort » de Schubert puis le Quintette avec piano de Schumann avec Joseph Moog. Est-ce parce qu'on est placé de biais par rapport à la scène ? On a la perception d'un son d'ensemble plutôt étouffé, à moins que notre oreille ne doive s'habituer à la matité de la salle.

Le Quatuor Talich à la Grange de Meslay © Gérard Proust
Le Quatuor Talich à la Grange de Meslay
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L'approche des Talich est étonnamment classique dans Schubert, les tempos sont modérés, trop à notre goût dans une œuvre où l'on pourrait attendre plus de frémissements à fleur d'archet, plus de contrastes entre emballements et résignation. Chez Schubert, singulièrement dans ses quatuors, c'est toujours la figure du Doppelgänger, de l'ombre double, qui domine plus que jamais. On observe singulièrement dans les mouvements médians d'étranges disparités dans le quatuor, et quelques instants de beauté méditative quand le violoncelle et l'alto se rejoignent. Le finale n'a malheureusement rien de la course effrénée que le compositeur mène contre la mort, rien n'est terrifiant ni inquiétant dans ce mouvement où le quatuor est à la peine.

En seconde partie, la présence du piano de Joseph Moog dans le Quintette de Schumann corrige les impressions mitigées de la première. L'approche reste prudente, comme si le piano et le quatuor se cherchaient – ils ne se sont rencontrés que la veille – et du coup ce Schwung, cet élan si indispensable chez Schumann, surtout dans les mouvements extrêmes, est comme atténué, assagi. Même si comparaison n'est pas raison, ce soir la réalité ne rejoint pas la légende et le souvenir du dernier concert de Sviatoslav Richter ici même le 18 juin 1994 jouant ce même Quintette de Schumann avec ses amis du Quatuor Borodine.

Joseph Moog à la Grange de Meslay, au côté du Quatuor Talich © Gérard Proust
Joseph Moog à la Grange de Meslay, au côté du Quatuor Talich
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L'attraction du lendemain dimanche matin c'est elle, silhouette fluette mais regard décidé : Arielle Beck convainc d'abord par l'intelligence de son programme et par sa manière – qui n'est qu'aux grands artistes – d'installer sa démarche, sa présence, une identité musicale et sonore. La Suite anglaise BWV 807 de Bach part un peu mécanique et corsetée et se libère peu à peu, avant un Rondo KV 511 de Mozart où le mouvement interne, la dimension lyrique pourraient émerger avec plus d'apparat et même de fantaisie. Et puis c'est Mendelssohn, ce Prélude et Fugue op. 35 n° 1 où le piano s'agrandit, de déploie en volutes organistiques.

On se demande pourquoi, pour conclure, avoir choisi la Première Sonate de Hindemith ; est-ce un hommage à Richter, grand fan du compositeur allemand et longtemps un des seuls interprètes de son Ludus Tonalis ? Arielle Beck parvient à nous convaincre que c'est de la grande musique, en en gommant les systématismes, en donnant une fraicheur inattendue aux mouvements vifs. Mais c'est avec son bis qu'elle va marquer les cœurs et les esprits : sur les traces de Cziffra, elle enlève avec un panache inouï, une virtuosité sans limites, le condensé fabuleux que Liszt réalise du Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn. La jeune pianiste de 16 ans vient de faire à son tour son entrée dans la légende de la Grange de Meslay.

Arielle Beck à la Grange de Meslay © Gérard Proust
Arielle Beck à la Grange de Meslay
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Le séjour de Jean-Pierre a été pris en charge par le festival de La Grange de Meslay.

Cédric Tiberghien à la Grange de Meslay © Gérard Proust
Cédric Tiberghien à la Grange de Meslay
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Le Quatuor Talich à la Grange de Meslay © Gérard Proust
Le Quatuor Talich à la Grange de Meslay
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Joseph Moog à la Grange de Meslay, au côté du Quatuor Talich © Gérard Proust
Joseph Moog à la Grange de Meslay, au côté du Quatuor Talich
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Arielle Beck à la Grange de Meslay © Gérard Proust
Arielle Beck à la Grange de Meslay
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La Grange de Meslay © Gérard Proust
La Grange de Meslay
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