Les Toulousains sont venus en nombre écouter la Symphonie fantastique de Berlioz. Il faut dire que l’Orchestre National du Capitole de Toulouse l’a bien dans les doigts : il en a donné et gravé des interprétations de référence. C’est donc une forme de risque que prend le chef Michele Spotti, que l’on a déjà salué dans la fosse du Capitole dans Idoménée ou La Traviata par exemple, mais qui monte pour la première fois sur le plateau de la Halle aux grains. Risque que l’orchestre parte en roue libre, filant une partition qu'il connaît parfaitement avec la jubilation qu’on lui connaît. Or voici que Spotti manie sa baguette avec un tranchant qui installe d’emblée une autorité et une lisibilité extrême de ses intentions.

Le « Largo » qui ouvre Rêveries et passions est sobre, presque distancié, avec un déséquilibre des vents, très en-dehors. Mais il suffit que l’idée fixe, cette mise en musique de la femme aimée, apparaisse dans l'« Allegro agitato » pour que l’orchestre se lance dans un flux vibrant et passionné qui ne le quittera plus jusqu’à la fin de la symphonie. La valse faussement élégante du Bal est donnée avec une tension et une nervosité qui culminent dans une coda brillante, soulignant avec beaucoup de relief le contraste avec la Scène aux champs. Le dialogue de chalumeaux, avec le cor anglais splendide de Gabrielle Zaneboni et le hautbois à l’arrière-scène, glisse sur un pupitre d’altos parfaits. Les violons étirent les liaisons comme pour nous endormir sous la chaleur de l’été, les nuances de la clarinette de David Minetti sont bien dosées, avant que les quatre timbaliers encerclent le cor anglais dans une chute silencieuse…
Les choses sérieuses débutent avec la Marche aux supplice, rapide, nerveuse, parsemée d’idées ingénieuses avec force accents marqués. Le premier thème descendant est une pente vertigineuse qui nous entraîne au fond des enfers, où l'on est aussitôt giflé par une fanfare de cuivres impressionnante. Le pupitre des quatre bassons s’envole littéralement jusqu’à une strette d’une nervosité intenable. Enfin le Songe d’une nuit de sabbat se déploie, gigantesque, grotesque, aux effets incessants et haletants. La petite clarinette de Laurence Perry est hystérique, les graves des deux contre-tubas réveillent un Dies Irae terrifiant. La conduite de Spotti ne faillit jamais et embarque l’orchestre dans un tempo infernal jusqu’au dernier accord tellurique.
Cette puissance des cuivres qui nous a comblés dans Berlioz, nous en avions eu un avant-goût dans l’ouverture de La Force du destin de Verdi, en début de soirée. Quelle acidité, quel mordant, et quel contraste aussi avec la douceur et le moelleux des cordes ! Clarté de la direction, tempos exacerbés surprenant d'emblée : nous n’en attendions pas moins de la part d’un chef de fosse.

Pour compléter sa panoplie de chef de théâtre, l'idée de Spotti d’incruster un ballet entre l’ouverture et la Symphonie fantastique semblait bonne sur le papier. Pourquoi donc être allé exhumer cette Boutique fantasque de Respighi ? Une boutique un peu foutraque, brillante mais superficielle, qui plus est dans sa version en forme de suite, plus pauvre encore que le ballet original. L’orchestre est moins à son affaire, un peu droit, sans l’humour qu’on aurait attendu, les percussions trop présentes masquant une maigre orchestration... Allez, ce sont bien les deux thèmes de la Nuit de sabbat se croisant dans une tension infernale que l’on retiendra de cette soirée !



