Pourquoi n’entend-on pas plus souvent en concert les œuvres de Witold Lutosławski ? Commandé par Witold Rowicki et son Orchestre philharmonique de Varsovie pour célébrer la renaissance de la Pologne après la Seconde Guerre mondiale, son Concerto pour orchestre est une partition majuscule, dans laquelle il se hisse au Panthéon des compositeurs : ce chef-d'œuvre tient à la fois de Béla Bartók (pour sa virtuosité orchestrale, la musique nocturne de son deuxième mouvement, sa manière de donner à entendre un « folklore imaginaire » à partir de mélodies traditionnelles de son pays), d'Igor Stravinsky (dans sa dimension néo-baroque, visible notamment dans les titres des mouvements, dans ses rythmes implacables et son orchestration en strates) et de Dimitri Chostakovitch (avec son recours à une « Passacaglia » sombre et le motif ré-mi bémol-do-si de sa « Toccata », qui n’est autre que la signature D-S-C-H du compositeur russe).

Marta Gardolińska en répétition avec l’Orchestre national de Lyon © Sarah Brun
Marta Gardolińska en répétition avec l’Orchestre national de Lyon
© Sarah Brun

Au milieu de cette saison 2025-26 qui met la Pologne à l’honneur, l’Auditorium-Orchestre national de Lyon a intelligemment choisi de programmer cet ouvrage et a surtout eu la riche idée d’en confier la direction à une cheffe d’orchestre dont c’est la langue maternelle : d’un bout à l’autre de la partition, Marta Gardolińska montre une aisance impressionnante dans la gestion des tempos et des dynamiques, faisant ressortir la forme générale avec une grande clarté. Connue en France en tant que directrice musicale de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, cette cheffe possède un bras solide, capable de verrouiller un tempo en un clin d’œil, mais aussi une vraie variété expressive du geste. Sa battue s’assouplit parfois au niveau du poignet pour apporter du lyrisme, ou se réduit à une étincelle du bout de la baguette pour cultiver la vivacité magique d’un passage scherzando. C’est admirable car précis, juste, toujours au service du texte et des musiciens face à elle.

Sous cette direction efficace, les troupes lyonnaises se montrent appliquées dans cette partition redoutable : les bois se relaient sans accroc et chantent magnifiquement dans le très beau deuxième mouvement, les cuivres sont implacables, les percussions colorent l’ensemble en s’intégrant parfaitement au discours… Seules les cordes semblent parfois manquer de cohésion ou de caractère : les premiers violons connaissent ainsi un début de deuxième mouvement scabreux, et les contrebasses paraîtront bien quelconques dans l’exposé du thème de la « Passacaglia ». Mais la cheffe a peut-être sa part de responsabilité : Gardolińska a tendance à battre systématiquement tous les temps de la mesure et sa main gauche assume trop peu souvent une expressivité détachée de la droite, ce qui empêche parfois sa lecture de se transformer en incarnation.

Thomas Zehetmair, Marta Gardolińska et l’Orchestre national de Lyon © Sarah Brun
Thomas Zehetmair, Marta Gardolińska et l’Orchestre national de Lyon
© Sarah Brun

La première partie avant l’entracte avait d’ailleurs été moins aboutie : en ouverture de concert, la « Polonaise » extraite d’Eugène Onéguine a été livrée sans élan, transmettant un caractère plus militaire que dansant. Quant au Deuxième Concerto pour violon de Karol Szymanowski, il est paru bien moins clair que le Concerto pour orchestre de Lutosławski ; mais c’est peut-être aussi dû d’une part à l’écriture de la partition (Szymanowski livrant un discours parfois très – trop ? – riche en lignes secondaires) et d’autre part à la prestation un peu crispée de Thomas Zehetmair. Le violoniste autrichien a semblé lutter dans la longue et difficile cadence au cœur de l’ouvrage, avant de se montrer étonnamment peu disponible dans les nombreux dialogues que le compositeur lui confie avec les bois…

On retiendra plus volontiers ses très beaux suraigus vibrés, véritable signature du concerto, et l’intelligence de son bis : rarement donné dans ces circonstances, le prélude de la Sonate de Bernd Alois Zimmermann, œuvre contemporaine du Concerto pour orchestre de Lutosławski, est venu ajouter une touche supplémentaire d’originalité à un programme singulier dont on se souviendra.


Le déplacement de Tristan a été pris en charge par l’Auditorium-Orchestre national de Lyon.

Marta Gardolińska en répétition avec l’Orchestre national de Lyon © Sarah Brun
Marta Gardolińska en répétition avec l’Orchestre national de Lyon
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Thomas Zehetmair, Marta Gardolińska et l’Orchestre national de Lyon © Sarah Brun
Thomas Zehetmair, Marta Gardolińska et l’Orchestre national de Lyon
© Sarah Brun